Livre VI
Livre VI (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mme Récamier partit de Rome, avec sa nièce et M. Ballanche, dans la semaine de Quasimodo. En se rendant à Trieste, elle avait résolu de visiter Venise, et elle s'y arrêta huit jours.
Aucune description, si fidèle qu'elle soit, ne prépare à l'impression que produit l'apparition de Venise, surgissant tout à coup du milieu des eaux aux yeux du voyageur émerveillé ; c'est un coup de théâtre qui tient de la magie.
On nous dit que Venise a repris depuis quelques années une sorte de vie; mais au printemps de 1825, quand Mme Récamier parcourait ses lagunes, l'aspect morne et désert de cette orgueilleuse reine de • l'Adriatique avait quelque chose de navrant.
Me Récamier avait permis à M. Charles Lenormant, fiancé de sa nièce, qui devait reprendre peu de jours après elles la route de Paris, de les rejoindre à Venise. Il fut donc le guide de la petite caravane au milieu des magnificences de tous genres, palais, églises, tableaux, sculptures, dont Venise a le droit d'être fière; et on se sépara de nouveau, avec la certitude de se retrouver prochainement en France.
De Padoue, Mme Récamier et les fidèles compagnons de sa vie, sa nièce Amélie et M. Ballanche, se rendirent à Bassano, où le bon abbé Canova les attendait avec ses chevaux et une calèche très-légère; car la route de Bassano à Possagno était alors fort mauvaise, en voie de redressement sur un espace considérable, et une voiture de poste chargée ne se fût jamais tirée de certains horribles passages. 11 pleuvait à verse, et il fallait un vrai désir de complaire à un ami, et tout l'intérêt qu'une illustre mémoire donnait à cette course, pour l'accomplir à travers les difficultés du temps et des chemins.
Le bourg de Possagno n'a rien qui le distingue des autres villages de la Vénétie. La maison du grand homme, religieusement maintenue dans sa modestie primitive, ressemblait tout à fait à un presbytère; on n'y avait ajouté que ce qui, dans nos arrangements modernes, accroît le bien-être et les douceurs des habitudes quotidiennes. On fit visiter à Mme Récamier la petite église de village que le monument élevé par les ordres de Canova devait bientôt remplacer ; elle ne comptait guère d'autre ornement à sa nudité qu'un tableau de l'éminent sculpteur, placé au-dessus du maître-autel.
Après le dîner, l'abbé reconduisit à Bassano, avec les mêmes difficultés de chemin et sous les mêmes déluges de pluie, les, voyageurs français, qu'il ne devait revoir que bien des années plus tard, à Paris. L'abbé Canova fit, en effet, un dernier voyage en France, dans l'année 1840; il avait alors terminé l'église où le corps de son glorieux frère est déposé, et il avait reçu du souverain pontife le titre d'évêque de Myndus.
Le voyage de Padoue à Trieste, en passant par Trévise, Conegliano et Udine, s'accomplit à travers une contrée admirable. La nature semble avoir particulièrement favorisé ces belles provinces : fertilité du sol, riche culture, paysages pittoresques, tout conspire à faire de ce trajet un enchantement.
Le 8 mai, assez tard dans la soirée, on atteignit Trieste, et Me Récamier voulut se faire conduire immédiatement, et nonobstant l'heure avancée, chez la majesté déchue à laquelle son amitié apportait un hommage affectueux. Guidée par un domestique de l'auberge où elle était descendue et avec le bras du fidèle Ballanche, elle arriva chez Me Murât. Il était , bien onze heures du soir; la reine venait de se mettre au lit. On ne peut se figurer la joie qu'elle exprima, lorsqu'on introduisit auprès d'elle l'amie qu'elle avait tant désiré et si peu espéré de revoir.
La conversation se prolongea longtemps ; il fallut à Mme Murât un effort de raison pour qu'elle consentît à se séparer de Me Récamier, qui avait grand besoin de repos. Pendant ce temps, M. Ballanche, oublié dans un corridor et plongé dans quelque noble et philanthropique méditation, se promenait en long et en large, sans même voir les valets qui ronflaient à ses côtés. Le lendemain, de grand matin, un message de la reine accompagnait un bouquet des fleurs les plus belles et les plus odoriférantes.
Voici son billet :