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L'Enchanteur 1768—1848

Livre VI

Livre VI (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 2 min de lecture · p. 175–176 · chapitre 288 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Dites à mon valet de chambre à quelle heure vous désirez la voiture et ce que vous voulez faire aujourd'hui. »

Après un déjeuner fait à l'auberge, et selon le rendez-vous indiqué le matin, on monta dans une voiture envoyée par Mme Murât, et on se rendit chez elle. Mm Récamier présenta alors à la reine son noble et modeste ami, M. Ballanche, et sa nièce que, dans d'autres temps, la reine avait accueillie enfant avec une si indulgente bonté. A son tour Mme Murat présenta à Mme Récamier sa seconde fille, la princesse Louise, qui devait quelques mois après épouser le comte Rasponi, et le général Macdonald. Après avoir été aide de camp du roi Joachim, ministre sous la régence de Caroline, le général Macdonald, seul ami et seul courtisan de l'adversité, ne s'était point séparé de la veuve et des enfants de son ancien maître.

Ces présentations achevées, on monta dans deux calèches découvertes, et on se rendit en traversant Trieste à une villa appartenant à la princesse Napoléon (depuis la comtesse Camerata), fille unique de Mme Élisa Bacciocchi, et par conséquent nièce de Mme Murât.

La villa, dont les propriétaires étaient absents, devenait pendant l'été l'habitation de la reine. Ce qu'on traversa de Trieste parut gai, propre et bien bâti; la route du casin, vers lequel on se dirigeait, côtoyait en s'élevant les bords de l'Adriatique, et c'était un panorama ravissant que celui dont on jouissait du casin lui-même : la mer, dans les flots de laquelle se mirait Trieste assise sur son rivage, et la ville elle-même couronnée par des collines bien boisées, bien cultivées, où l'œil découvrait de tous côtés d'élégantes habitations.

Mais la curiosité des voyageurs était beaucoup plus captivée par l'examen des personnes que par l'aspect des heux.

La reine était encore singulièrement jolie : elle conservait presque l'éclat de sa jeunesse, sa blancheur était celle du lis; elle avait pris beaucoup d'embonpoint, et comme elle n'était pas grande, sa tournure n'avait pas gagné en élégance. Elle avait une conversation vive, des manières caressantes, et on comprenait qu'elle devait, quand elle voulait « plaire, exercer un grand empire de séduction.

Il régnait, entre sa fille et elle, le ton de la plus •confiante tendresse ; avec le général Macdonald, un sentiment affectueux mêlé à une nuance de domination ; envers ses hôtes, et en particulier pour Mme Récamier, c'était une effusion, une reconnaissance très-aimables, mais qui prouvaient, hélas! combien peu de témoignages désintéressés la sympathie et la reconnaissance avaient offerts à cette royale infortune.

Au surplus, il faut dire qu'excepté pendant le dîner et durant les moments qui se passèrent en voiture, Me Murât, qui calculait avec tristesse la brièveté du temps que Mme Récamier pouvait lui donner, s'arrangea pour se ménager avec elle un tête-à-tête de douze heures.

Le 10 mai, Me Récamier reprenait en effet la route de Paris où de graves intérêts d'amitié et de famille lui donnaient le vif désir de rentrer. En y arrivant, elle trouva qu'elle y avait été précédée par une lettre de Me Murât, qui lui exprimait encore son amitié et sa tendre reconnaissance.