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L'Enchanteur 1768—1848

Livre IL

Livre IL (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 3 min de lecture · p. 157–159 · chapitre 36 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mme de Staël raconte ainsi, dans les Dix années d'exil, cette dernière réunion de ses amis autour d'elle sur la terre française :

« Ne pouvant plus rester dans le château de Chaumont, dont les maîtres étaient revenus d'Amérique, j'allai m'établir dans une terre appelée Fossé, qu'un ami généreux me prêta. Cette terre était l'habitation d'un militaire vendéen1 qui ne soignait pas beaucoup sa demeure, mais dont la loyale bonté rendait tout facile et l'esprit original tout amusant. A peine arrivés, un musicien italien, que j'avais avec moi pour donner des leçons à ma fille, se mit à jouer de la guitare; ma fille accompagnait sur la harpe la douce voix de ma belle amie Mme Récamier; les paysans se rassemblaient autour des fenêtres, étonnés de voir cette colonie de troubadours, qui venaient animer la solitude de leur maître. C'est là que j'ai passé mes derniers jours de France avec quelques amis dont le souvenir vit dans mon cœur. Cette réunion si intime, ce séjour si solitaire, cette occupation si douce des beaux-arts, ne faisaient de mal à personne. Nous chantions souvent un charmant air qu'a composé la reine de Hollande et dont le refrain est : Fais ce que dois, advienne que pourra. Après dîner, nous avions imaginé de nous placer tous autour d'une table verte et de nous écrire au lieu de causer ensemble. Ces tête-à-tête variés et multipliés nous amusaient tellement que nous étions impatients de sortir de table où nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d'interrompre nos habitudes, et notre petite poste, c'est ainsi que nous l'appelions, allait toujours son train.

1. Le comte de Salaberry. ↩

« Un jour, un gentilhomme des environs, qui i n'avait de sa vie pensé qu'à la chasse, vint pour emmener mes fils dans ses bois; il resta quelque temps assis à notre table active et silencieuse; M Récamier écrivit de sa jolie main un petit billet à ce gros chasseur pour qu'il ne fût pas trop étranger au cercle dans lequel il se trouvait. Il s'excusa de le recevoir,. en assurant qu'à la lumière il ne pouvait pas lire l'écriture. Nous rîmes un peu du revers qu'éprouvait la bienfaisante coquetterie de notre belle amie, et nous pensâmes qu'un billet de sa main n'aurait pas toujours eu le même sort. Notre vie se passait ainsi, sans que le temps, si j'en puis juger par moi, fut un fardeau pour personne. »

Dans les fragments conservés de cette petite poste de Fossé, je trouve ce mot de Mme de Staël à Me Récamier :

« Chère Juliette, ce séjour va finir; je ne conçois ni la campagne ni la vie intérieure sans vous. Je sais que certains sentiments ont l'air de m'être plus nécessaires, mais je sais aussi que tout s'écroule quand vous partez. Vous étiez le centre doux et tranquille de notre intérieur ici et rien ne tiendra plus ensemble. Dieu veuille que cet été se renouvelle ! »

Après ces heureuses semaines qui avaient une fois encore réuni autour de Mme de Staff Adrien et Mathieu de Montmorency, le comte Elzéar de Sabran, M. de Barante, le comte de Balk, Benjamin Constant et Mme Récamier, celle-ci retourna à Paris où elle devait, ainsi qu'on le verra par une lettre de M. de Montmorency, s'occuper de presser l'approbation de la censure pour le tome troisième de l'Allemagne, dont l'impression était achevée comme celle des deux premiers volumes, déjà revêtus du visa des censeurs.

Me de Staël alla passer quelques jours à la Forest, dans une terre de Mathieu, à peu de distance de Blois. Ce fut au retour de cette excursion qu'elle apprit que l'édition de son ouvrage sur l'Allemagne était, par l'ordre de la police, mise au pilon, et qu'elle reçut du duc de Rovigo l'injonction de retourner immédiatement à Coppet jusqu'à son départ annoncé pour l'Amérique.