Livre VII · Livre VII (suite)
Chateaubriand → Mme Récamier, 30 décembre 1828, Rome
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Rome, mardi ce 30 décembre 1828.
« Eh bien, ce pauvre Moïse! Le courrier extraordinaire, parti samedi 27, vous porte l'ordre de le retirer. C'était la dernière fantaisie de ma vie, le radotage d'un homme qui s'en va, mais enfin je désirais vivement le voir réussir ou tomber. Mon sacrifice est d'autant plus grand, que je n'ai plus guère de joies, et que mes amis, qui ont exigé ce sacrifice, l'ont voulu, disent-ils, pour que j'arrive au ministère, et je ne veux point être ministre. De sorte que je renonce à la couronne de Sophocle pour une couronne de Périclès que personne ne m'offre, et que je refuserais, si on me l'offrait; j'abandonne tout pour rien. Mais être aimé de vous, n'est-ce pas une assez belle couronne? J'ai dû céder à mes amis; ils ont associé leur vie à la mienne. S'ils n'obtenaient pas les places qu'ils désirent, et que Moïse fût joué, succès ou non, ils me diraient que je les ai perdus, parce qu'ils s'étaient attachés à ma destinée; ils me rendraient responsables de leurs propres mécomptes. Je me résigne donc. Ce n'est pas la première fois qu'en voyant ce qu'il fallait faire j'ai suivi ceux qui m'obligeaient de prendre la mauvaise voie. Toutes les fois qu'on ne m'a demandé que de m'immoler aux intérêts des autres, on m'a trouvé toujours prêt.
« Mais ne peut-on pas reprendre un jour notre projet? Quand ces messieurs seront montés où ils veulent monter, quand ma retraite à l'Infirmerie annoncera que réellement je ne veux rien être, alors ne serai-je pas libre d'agir comme il me plaira? Oui, sans doute. Mais d'abord il faut vivre, et c'est là une grande difficulté pour moi. Ensuite les événements, les accidents, que sais-je, permettront-ils de nous occuper de Moïse? Nous-mêmes nous en soucierons-nous? Nos idées n'auront-elles point changé? Je pourrais encore dire de moi aujourd'hui :
« Quelquefois un peu de verdure Rit sur la glace de nos champs; Elle console la nature, Mais elle sèche en peu de temps. »
« Mais il n'y aura pas même bientôt un peu de verdure sur ma glace, et rien ne me consolera que vous. Laissons ce triste sujet.
« Je crois vous avoir dit que j'avais envoyé par le dernier courrier, à M. de La Ferronnays, mon gros Mémoire-sur les affaires de l'Orient. Il ne me manquait plus, pour achever de me dégoûter de la politique, que de voir le triomphe de la peste, de l'esclavage et de la barbarie disciplinés, et des esprits assez bornés pour applaudir à ce triomphe, pour n'en pas découvrir les conséquences, même prochaines, sur les libertés des peuples et sur la civilisation !
« Sept heures du soir.
« Je reçois vos lettres du 9 et du 11; elles sont pleines de cajoleries. Ne vous donnez pas tant de peine pour me séduire : vous êtes sûre de votre succès. Suspendez donc simplement Moïse; j'y consens. Quant au ministère, vous voyez que ma lettre entre parfaitement dans vos idées. Tant que M. de La Ferronnays est en nom, rien n'est changé dans ma position par un intérim. Je ne ferai donc absolument rien, j'attendrai. Je serai tout comme j'étais, lorsque M. de Rayneval avait l'intérim.
« J'ai dans l'espace de quelques mois consolidé les affaires de Rome. Je crois que Sa Sainteté est contente de moi; je pense que les arts n'en sont pas mécontents. Ce court voyage a quelque gravité, je ne veux pas la lui faire perdre par de la précipitation et de l'impatience. J'ai mis quelque coquetterie à faire de mon mieux sur un petit théâtre. Je n'ai paru rien dédaigner, pas même les bals. Maintenant J'irai, quand il en sera temps, vous retrouver avec des transports de joie. Avant tout, mon repos à présent.
« Quant à ce ministère des arts dont votre imagination s'amuse, nous n'en sommes pas encore à un ministère. Attendons. Et ne croyez pas surtout que je me croie Sophocle et Périclès. Je suis trop vieux pour être si fat. A vous, à vous. »