Livre IL
Livre IL (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Il n'est point d'expression pour vous peindre ce que me fait éprouver votre sensibilité pour moi. C'est un affreux malheur de vous quitter. »
M. de Montmorency était donc encore auprès de Mme de Staël, lorsqu'elle apprit le nouvel acte de rigueur qui la frappait : ce fut lui qui en porta
soit dans la soirée. Je me présenterai chez vous à huit heures. Vous seriez trop aimable de recevoir sans distraction de société l'hommage respectueux de tout ce que vous m'inspirez.
Àlf. esménard
la nouvelle à Mme Récamier. Il lui écrit en arrivant à Paris:
« Paris, 8 heures.
« J'arrive sur les sept heures, aimable amie, je vous envoie tout de suite le billet dont je suis chargé pour vous. J'ai des choses bien tristes à vous raconter sur notre pauvre amie que j'ai quittée cette nuit sur les une heure. Mais enfin puisqu'il faut être séparée d'elle, c'est une consolation d'en parler avec vous. Voulez-vous faire fermer votre porte à dix heures? Je fais dire à M. de Constant, à qui j'envoie une lettre, de passer chez vous à cette heure-là.
« Vous aurez peut-être des nouvelles de Fontainebleau. Adieu. »
Le billet dont M. de Montmorency était porteur pour Me Récamier était une longue lettre où Mme de Staël exprimait avec toute l'énergie de sa noble nature, l'indignation et la douleur que lui faisaient éprouver les persécutions dont elle était l'objet.
« Chère amie, lui dit-elle, je suis tombée dans un état de tristesse affreuse. Le départ s'est emparé de mon âme, et pour la première fois j'ai senti toute la douleur de ce que je croyais facile. Je comptais aussi sur l'effet de mon livre pour me soutenir; voilà six ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. Et vous représentez-vous la bizarrerie de cette affaire? ce sont les deux premiers volumes déjà censurés qui ont été saisis, et M. Portalis ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi, l'on me renvoie de quarante lieues; parce que j'ai écrit un livre qui a été approuvé par les censeurs de l'empereur. Ce n'est pas tout, je pouvais imprimer mon livre en Allemagne : je viens volontairement le soumettre à la censure ; le pis qui pouvait m'arriver, c'était qu'on défendît mon livre. Mais peut-on punir quelqu'un parce qu'il vient volontairement se soumettre à ses juges? Chère amie, Mathieu est là, l'ami de vingt années, l'être le plus parfait que je connaisse, et il faut le quitter. Vous, cher ange, qui m'avez aimée pour mon malheur, qui n'avez eu de moi que l'époque de mon adversité, vous qui rendez la vie si douce, il faut aussi vous quitter. Ah ! mon Dieu ! je suis l'Oreste de l'exil et la fatalité me poursuit. Enfin il faut que la volonté de Dieu soit faite, j'espère qu'il me soutiendra. Pour la dernière fois j'entends cette musique de Pertozza qui me rappelle votre douce figure, votre charme qui ne tient pas même à votre beauté, et tant de joies pures et sereines cet été. Enfin, je vous serrerai une fois encore contre mon cœur, et puis l'avenir inconnu commencera. Pardon, chère amie, de vous écrire une lettre si abattue : je reprendrai du courage ; mais mourir ainsi à tous ses souvenirs, à tous ses sentiments, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour de moi que je ne sais plus ce que j'écris. Si je passe, comme je le crois, l'hiver en Suisse, chère amie..... je n'ose achever. Je serais tentée de vous dire comme M. Dubreuil à Pechméja : Mon ami, il ne doit y avoir que toi ici. »
Tandis que Me Récamier était en Touraine avec Mme de Staël, le maréchal Bernadotte, prince de Ponte Corvo, désigné à l'unanimité le 10 août 1810 par la diète suédoise comme prince héréditaire, était de plus adopté par le roi Charles XIII comme son fils, et partait pour la Suède le 2 octobre.
Il adressa de Stockholm à Mme Récamier, qu'il n'avait pu voir avant de quitter Paris, la lettre suivante.