Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier Mme Salvage → Mme Récamier, 13 avril 1837, Arenenberg

Livre VIII · Livre VIII (suite)

Mme Salvage → Mme Récamier, 13 avril 1837, Arenenberg

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 3 min de lecture · p. 476–478 · chapitre 479 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Arenenberg, ce 13 avril 1837.

« Je vous ai écrit il y a quatre jours, chère amie, une longue lettre qui vous disait combien je suis malheureuse. J'ai reçu hier la vôtre du 7, et je vous en remercie ; elle m'était bien nécessaire, elle est pour moi une consolation.

« J'ai fait part à M" la duchesse de Saint-Leu du vif intérêt que vous prenez à ses maux; je lui ai transmis tout ce que vous m'avez dit pour elle. Elle en a été vivement touchée, elle en a été émue jusqu'aux larmes, et elle m'a priée à plusieurs reprises de vous bien exprimer combien elle y a été sensible.

« Je ne vous ai pas répondu plus tôt, parce que j'espérais pouvoir vous donner de meilleures nouvelles. Hélas! c'est tout le contraire! A la suite d'une consultation des médecins de Constance et de Zurich avec le docteur Conneau, médecin ordinaire, le professeur Lisfranc de Paris a été appelé ici, comme le plus habile et d'une spécialité reconnue pour l'opération que deux de ces messieurs croyaient nécessaire.

« Eh bien, après un examen scrupuleux et trois fois renouvelé, l'opinion de M. Lisfranc, et celle des trois autres médecins appelés à consulter avec lui, a été qu'il n'était pas possible de faire l'opération, et ils ont été unanimes pour prononcer une sentence irrévocable; enfin ils ne nous ont laissé aucune espérance dans les ressources humaines. J'aime encore à en placer dans la bonté infinie de Dieu que j'implore par de bien ardentes prières.

« L'état moral de M" la duchesse est aussi calme qu'on peut le désirer dans une position comme la sienne. On lui a dit qu'on ne faisait pas l'opération, parce qu'elle n'était pas nécessaire, et parce qu'un traitement suffirait, avec du temps et de la patience, pour la conduire à une parfaite guérison. Elle était toute résignée, avec un courage admirable, à se laisser opérer; maintenant elle se trouve heureuse de n'avoir pas à la subir, et elle est remplie de bonnes espérances.

« Dans l'attente de l'opération, - que contre mon avis on lui avait annoncée quinze jours avant que M. Lisfranc pût être ici, - elle avait fait ses dévotions et son testament.

« Le 30 mars au matin, une heure environ après qu'elle a eu communié, elle a eu la joie, qu'elle a rapportée à Dieu, de recevoir un gros paquet contenant des nouvelles - les premières depuis le départ de Lorient - écrites de la main de son fils. Sa lettre, qui est très-longue, contient la relation de tout ce qu'il a fait, de tout ce qui lui est arrivé, et de la plupart de ses émotions, depuis qu'il a quitté Arenenberg jusqu'au moment où il écrit, le 14 janvier, à bord de la frégate l'Andromède, en rade devant Rio-Janeiro où on ne lui permet pas de descendre. Il y avait à bord les ouvrages de M. de Chateaubriand ; il les a relus, pendant une affreuse tempête qui a duré quinze jours et qui ne permettait aucune autre occupation que la lecture, et encore à grand'peine. Dites-le à M. de Chateaubriand, je vous prie, en me rappelant personnellement à son bienveillant souvenir.

« Pensez quelquefois à moi, pensez à ma cruelle position. Donner à une personne qu'on aime, qu'on sait que l'on va perdre, des soins impuissants, chercher à alléger, sans y réussir que bien imparfaitement, des souffrances aiguës et presque continuelles, montrer un visage calme quand on a le cœur déchiré, tromper, chercher à inspirer sans cesse des espérances qu'on n'a pas : ah! croyez-moi, cela est affreux, et l'on donnerait volontiers sa propre vie. Adieu, adieu, chère amie; vous savez combien je vous aime. »