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L'Enchanteur 1768—1848

Livre VII

Chateaubriand → Mme Récamier

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 4 min de lecture · p. 234–236 · chapitre 330 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

«Rome, ce 11 octobre 1828, « Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma tristesse de tous les autres souvenirs, que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! A Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin, Rome m'a laissé froid : ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer.

« Je n'ai vu personne, excepté le secrétaire d'État. Je vais avoir mon audience du pape. Pour trouver à qui parler, j'ai été chercher Guérin1 hier au coucher du soleil. Je l'ai trouvé seul, charmé de ma visite. Nous avons ouvert une fenêtre sur Rome, et nous avons admiré ensemble l'horizon romain, éclairé des derniers rayons du jour : c'est la seule chose qui soit restée pour moi telle que je l'avais vue. Mes yeux ou les objets ont changé, peut-être les uns et les autres. Le pauvre Guérin, qui déteste Rome, était si ravi de me trouver dans les mêmes dispositions que lui, qu'il en pleurait presque. Voilà exactement mon - histoire.

1. Pierre Guérin, peintre d'histoire, élève de Regnault, né à Paris en 1774. Il obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la force du concours, l'Académie crut devoir distribuer. Avant de partir pour Rome, Guérin exposa son tableau Marcus Sextus ou le Retour du proscrit, qui excita uu véritable enthousiasme. Ce tableau, noblement conçu, exécuté avec beaucoup de sentiment, reste une belle composition que la gravure a reproduite, et qui eût été admirée en tout temps. Mais le sujet choisi par le peintre, au sortir de nos troubles civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le pays natal, devait toucher fortement les âmes. On a de Pierre Guérin Phèdre et Hippolyte, une Offrande à Esculape, Orphée au tombeau d'Eurydice, Céphale et l'Aurore, Napoléon pardonnant aux révoltés du Caire, Didon écoutant les récits d'Énée, Égisthe et Clytemnestre; quelques admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout ceux d'Henri de Larochejacquelein et de Lescure: toute la poésie et toute la foi de la Vendée animent ces deux belles toiles. Nommé directeur de l'Académie de France en 1816, Guérin n'avait pas accepté ces fonctions. Appelé de nouveau à ce poste en 1822, il se rendit à sa destination. Mime Récamier l'avait trouvé à Rome en 1824 à la tête de l'Académie de France, et M. de Chateaubriand le retrouva en 1828 à la Villa Medicis, gouvernant avec un zèle fort dévoué et une grande intelligence ce noble établissement. Guérin, dont la santé toujours délicate s'altérait de plus en plus, revint en France, où il ne fit qu'un séjour de courte durée; il retourna en Italie en 1833, et mourut à Rome le 6 juillet de la mème année. Homme de mœurs extrêmement douces, d'esprit fin et cultivé, sa société avait beaucoup d'attrait; artiste plein de sensibilité, de goût et de grâce, sa peinture a plus de -charme encore que de science. Ary Scheffer et Eugène Delacroix furent ses élèves. ↩

« Mme de Chateaubriand n'est pas plus contente. Jetée seule dans une grande maison, n'ayant pas rencontré un chat qui lui dît : « Dieu vous bénisse, » trouvant tout assez ridiculement ordonné dans ce logement de garçon, de grands plâtres nus, des boudoirs à l'anglaise dans un palais romain, elle maudit le jour qui lui a mis dans la tête de venir ici. Peut-être s'arrangera-t-elle mieux de sa nouvelle situation, quand on commencera à l'entourer. Je ne doute pas qu'elle n'y ait un succès réel; mais sa santé sera toujours un obstacle à une vie de représentation. Voilà la pure vérité.

« J'ai été, au reste, très-noblement accueilli par toutes les autorités sur la route, à Bologne, à Ancône, à Lorette. On savait bien que je n'étais pas tout à fait un homme comme un autre, mais on ne savait pas trop pourquoi. Était-ce un ami? Était-ce un ennemi? En Egypte, les gens politiques et bien instruits me prenaient pour un grand général de Bonaparte, déguise en savant.

« La conclusion de tout cela est qu'il faut que vous veniez sur-le-champ à mon secours, ou que j'aille dans peu vous rejoindre. Je n'ai pas reçu un seul mot de vous, excepté le mot adressé à Lausanne. Rien à Milan, rien à Rome. La poste arrive ce matin : aurai-je quelque chose?

« Midi.

« Oui, j'ai quelque chose : c'est deux lignes en réponse à mon billet en passant la frontière. C'est bien retardé, mais cela m'a fait un bien extrême. Je vous l'ai dit, vous êtes bien vengée : mes tristesses en Italie expient les vôtres. Écrivez-moi longuement, et surtout venez.

« J'ai reçu une lettre de Taylor, qui me demande Moïse. Je vais lui répondre de s'entendre avec vous. Si vous croyez tous les deux qu'il faut risquer l'aventure, je fournirai l'argent.

« Écrivez-moi vite, écrivez et venez, mais surtout que je revienne vite auprès de vous. Qu'ai-je besoin de tout ceci ? »