Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

Livre VIII

Livre VIII (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 8 min de lecture · p. 538–545 · chapitre 523 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En avançant dans ce récit, en évoquant par le souvenir les années qui ont mesuré la fin de ces nobles existences, nous sommes saisi d'une telle tristesse, que si nous n'étions pas soutenu par le sentiment de grandeur morale que présente un tel spectacle, le courage nous manquerait à le retracer.

Témoins de l'empire qu'elle a exercé pendant un demi-siècle sur la société française, les contemporains de Mme Récamier se sont plus d'une fois de- - mandé quelle était la magie qui avait pu maintenir dans ses mains un sceptre incontesté, alors que la beauté, la jeunesse, la fortune, tous les dons éclatants qui donnent l'influence, lui avaient successivement été enlevés. La puissance de Me Récamier lui venait de son âme : elle a régné par la bonté, par l'oubli d'elle-même, par le dévouement absolu à ses affections; elle a commandé par la douceur autant que par cette rectitude, ce sentiment intime du devoir, dont elle n'appliquait la rigueur qu'à elle-même.

La santé de Me Récamier était restée très-affaiblie depuis l'année 1839, et vers la même époque, on s'aperçut qu'une cataracte se formait sur ses yeux. Cette cécité commençante, dont le voile allait s'épaissir assez rapidement, l'inquiétait d'autant plus qu'elle craignait de se trouver par là moins en état d'être utile à M. de Chateaubriand, et de perdre ainsi les moyens de le distraire. Déjà elle ne lisait plus qu'avec beaucoup de difficulté et de fatigue, quoiqu'elle écrivît encore, et pût parfaitement se - conduire seule.

Au reste, ayant l'ouïe d'une remarquable finesse, et craignant par-dessus tout d'occuper les autres de ses infirmités, Me Récamier, même lorsque sa cécité fut complète, la dissimula bien longtemps aux indifférents. Ses yeux n'avaient pas sensiblement perdu leur éclat, et avec un tact sans égal, elle reconnaissait, à l'instant même et à la première inflexion de voix, les personnes qui s'approchaient d'elle. Son valet de chambre avait le soin de ranger dans un ordre toujours le même les meubles de son salon, ce qui permettait qu'elle y circulât, parce qu'elle savait les obstacles qui se rencontraient sur sa route, et bien des gens, en l'entendant parler de ses « pauvres veux, » imaginaient seulement que sa vue était moins bonne que par le passé.

Mais elle n'en était pas là encore au printemps de 1844, lorsque le désir de faire changer d'air aux enfants de Me Lenormant qui venaient d'avoir la rougeole, décida Me Récamier à s'établir de très-bonne heure à la campagne. Pour ne pas déranger les habitudes de M. de Chateaubriand, et ne pas s'éloigner de ses autres amis, elle loua à Auteuil une maison où la colonie de l'Abbaye-au-Bois se transporta dès le 1e mai. La maison voisine, qui était celle même du célèbre peintre Gérard, était habitée par M. Guizot , avec sa mère et ses trois enfants. Le lien de la plus étroite et respectueuse amitié unissait Mme Lenormant à Mme Guizot, et depuis longtemps il s'était formé un rapport indirect de bienveillance et d'intérêt entre cette vénérable amie de sa nièce et Mme Récamier. Mais on en restait à cet échange de bons procédés, retenu qu'on était de part et d'autre par la position délicate d'un ministre du roi Louis-Philippe, vis-à-vis d'une opposition aussi prononcée que celle de M. de Chateaubriand.

M. Guizot mettait une grâce fort aimable à entretenir cette sorte de relation, en permettant à ses enfants, qu'il n'accordait à personne, de prendre leur part de toutes les fêtes où Mme Récamier se plaisait chaque année à réunir les jeunes amies de ses petites nièces.

Le voisinage amena naturellement à Auteuil des rapports directs et personnels. Mme Récamier reçut, et devait recevoir, une impression très-vive de la présence de Mme Guizot. Il est bien rarement donné, en effet, de rencontrer une nature plus distinguée. Austère et passionnée, cette âme héroïque avait toutes les délicatesses de la sensibilité, et gardait à quatre-vingts ans une vivacité d'esprit, une chaleur d'enthousiasme, une grâce de bonté merveilleuses. La rigidité de son costume qu'elle avait adopté dans la fleur de sa jeunesse, au moment où son mari avait péri sur l'échafaud, ajoutait à l'éclat de ses beaux yeux, limpides et brillants comme à vingt ans. Me Guizot exprima à Mme Récamier une admiration très-sentie pour le talent de M. de Chateaubriand, et, à quelques jours de là, on s'arrangea pour que la visite quotidienne de l'auteur de tant de chefs-d'œuvre si bien loués et si bien appréciés se passât dans le jardin où Mme Guizot vint aussi. Cette entrevue de la mère de M. Guizot et de M. de Chateaubriand fut extrêmement courtoise, intéressante, et leur avait laissé à l'un et à l'autre un sentiment d'attrait et de sympathie.

M. de Chateaubriand apporta même peu de temps après le manuscrit de la première partie de ses Mémoires, pour que Me Lenormant en fit la lecture à Mme Guizot.

Après trois mois de séjour à Auteuil, Mme Récamier retourna à Paris, Me Lenormant partit pour le département de l'Eure où sa tante la rejoignit le 1e septembre.

• Mme Récamier lui écrivait le 27 août 1844 :

« Je te remercie de ta lettre, ma chère enfant, elle m'a rassurée. J'ai fait une visite à Auteuil; j'ai demandé un secours pour la vieille dame de mon couvent de Versailles. Deux jours après, Henriette1 m'a écrit que le secours était obtenu. Tout cela s'est fait avec une obligeance, une grâce charmantes. J'irai incessamment la remercier, mais il me semble que c'est toi aussi que je dois remercier. Il faut regarder comme un bonheur d'avoir rencontré dans sa vie une personne aussi parfaite que ta vieille et sainte amie. Je la trouve si bonne et si aimable que j'ai pour elle autant de goût que de vénération. Les jeunes personnes étaient dans l'atelier de Mme Godefroid2 occupées à peindre des fleurs pour la fête de leur père.

1. Fille aînée de M. Guizot. ↩

2. L'amie et l'élève favorite de Gérard, enlevée par le choléra en 1849, ↩

« A présent, chère enfant, je rêve de te faire au « moins une visite de quelques jours. Bientôt, j'annoncerai à mes amis que je pars pour la Normandie. »

Le goût que Mme Récamier avait toujours eu pour la campagne devenait plus vif avec les années; retenue à Paris par la présence de M. de Chateaubriand qu'elle ne voulait point abandonner au découragement, ces courts intervalles de repos, loin de toute espèce de monde, de bruit, de contrainte, étaient pour elle une vraie jouissance; elle y puisait des forces pour la vie si fatigante qu'elle s'était imposée. Elle exprimait ce sentiment à sa nièce dans le billet que nous transcrivons :

« Versailles, 5 octobre 1844.

« Paul a dû t'écrire, ma chère enfant; mais je veux te dire moi-même le souvenir si doux que je garde de mon séjour auprès de toi. Tout mon désir serait de recommencer ; j'ai mieux joui de toi dans cette solitude que je ne l'avais fait depuis longtemps; tes enfants aussi ont été charmants. Jamais je n'ai tant désiré ce qui peut nous réunir. »

A l'exception de M. Ampère, qui voyageait en Egypte, l'hiver rassembla de nouveau autour de Mme Récamier tous les amis dont les existences identifiées avec la sienne formaient cet ensemble qui empruntait d'elle l'âme et la vie.

L'emploi des journées de Mme Récamier était invariablement réglé; eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand eût entraîné la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux heures et demie; ils prenaient le thé ensemble, et passaient une heure à causer en tête à tête. A ce moment, la porte s'ouvrait aux visites : le bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu Me Récamier ; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, à graviter vers le centre de l'Abbaye-au-Bois.

Avant l'heure de M. de Chateaubriand, Me Récamier faisait une promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières années, que chez Mme de Boigne ou chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée était consacrée à se faire lire rapidement les gazettes, puis les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire : car peu de femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre littérature, et une connaissance plus variée des littératures modernes.

On peut se rappeler quelle importance M. de Montmorency avait attachée à faire adopter à son amie l'usage d'une lecture quotidienne de piété. C'était au moment où la jeunesse, la mode, l'encens des hommages les plus enivrants formaient autour d'elle une atmosphère de dissipation que, pour se conformer au désir d'un homme qu'elle vénérait, Mme Récamier avait contracté cette habitude ; elle ne la négligea à aucune époque, et y puisa tour tour la force et la résignation dont elle eut besoin.

Au printemps de 1845, M. de Chateaubriand voulut revoir une dernière fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la fin de mai, et passa quelques jours auprès de M. le comte de Chambord; mais c'était l'effort suprême de sa fidélité.

En le voyant partir dans l'état de faiblesse où le réduisaient les infirmités, Mme Récamier s'était fort inquiétée du voyage.

M. de Chateaubriand le supporta beaucoup mieux qu'on ne l'avait espéré.

Il dicta de Venise la lettre suivante :

« Venise, juin 1845.

(Dictée.) - « J'allais partir : les embrassements et les prières du jeune prince me retiennent. Mes jours sont à lui, et quand il ne demande qu'un sacrifice de vingt-quatre heures, où sont mes droits pour le refuser? C'est vous, si vous m'aimez réellement, qui avez le droit de vous plaindre.

Je vais passer cette journée à revoir ces îles que j'ai déjà vues. Quand je passai par ici, il y a quelques années, on montrait encore, au milieu du grand canal, un écriteau qui portait que lord Byron avait passé là. L'écriteau a déjà disparu, et il n'est pas plus question du grand voyageur insulaire que d'un pauvre pêcheur des lagunes.

« Adieu; je vous aime, vous le savez bien. Permettez-moi de vous le redire une dernière fois.

Chateaubriand,

Revenu à Paris, il écrivait :