Livre V · Livre V (suite)
La reine Hortense → Mme Récamier, 10 juin 1824
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« 10 juin 1824.
« Vous avez été assez aimable, Madame, pour désirer de mes nouvelles. Je ne puis pas dire que je suis bien, quand j'ai tout perdu sur cette terre; cependant ma santé n'est pas mauvaise. Je viens encore d'éprouver les impressions les plus déchirantes : j'ai revu tout ce qui tenait à mon frère. Je ne recule pas devant la douleur, et peut-être au milieu d'elle trouve-t-on quelque consolation.
« Cette vie si remplie de troubles n'agite plus ceux qu'on regrette. Je n'ai que des larmes, et sans doute il est heureux ! Vous qui sentez si bien, vous devinerez tout ce que j'ai dû éprouver.
« Je suis à présent dans ma retraite. La nature est superbe. Malgré le beau ciel de l'Italie, j'ai encore trouvé Arenenberg bien beau; mais il faut toujours que des regrets me suivent : c'est sans doute là ma destinée. L'année dernière, je m'y étais trouvée si satisfaite ! j'étais toute fière de ne rien regretter, de ne rien désirer dans ce monde : j'avais un bon frère, de bons enfants. Aujourd'hui ! que j'ai besoin de me répéter qu'il me reste encore des liens auxquels je suis nécessaire !
« Mais je vous parle beaucoup de moi, et je n'ai rien à vous apprendre, si ce n'est que vous avez été pour moi d'une bien douce consolation, que je serai toujours heureuse de vous retrouver. Vous êtes de ces personnes auxquelles on n'a pas besoin de raconter sa vie, ses impressions ; le cœur devine tout, et l'on se devient nécessaire quand on s'est deviné.
« Je ne vous demande pas vos projets, et cependant je suis intéressée à les savoir. Ne faites pas comme moi qui vis sans avenir, et qui compte rester où le sort me pose ; car peut-être resterai-je à ma campagne cet hiver, si je puis faire chauffer toutes les chambres. Le vent semble quelquefois prêt à enlever la maison ; la neige y est, dit-on, d'une épaisseur effroyable. Mais il faut bien peu de courage pour surmonter ces obstacles ; au contraire, ces grands effets de la nature ne sont pas quelquefois sans charme.
« Adieu ; ne m'oubliez pas tout à fait ; croyez que votre amitié m'a fait du bien. Vous savez ce que c'est qu'une voix amie qui vous vient de la patrie dans le malheur et l'isolement. Veuillez me répéter que je suis injuste, si je me plains trop de la destinée, et qu'il me reste encore des amis.
Hortense.