Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier M. Ballanche → Mme Récamier, 26 janvier 1824, Naples

Livre V · Livre V (suite)

M. Ballanche → Mme Récamier, 26 janvier 1824, Naples

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 2 min de lecture · p. 64–65 · chapitre 236 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Naples, ce 26 janvier 1824.

« Je savais déjà la mort du cardinal Consalvi ; j'avais compris tout ce que cet événement devait avoir de triste pour vous personnellement, à cause du chagrin profond que devait en éprouver la duchesse de Devonshire. Elle a été bien heureuse de vous avoir auprès d'elle, et j'ai regretté de ne pas m'être trouvé à Rome pour m'associer à cette douleur ; j'en aurais pris ma part, et le fardeau aurait peut-être été allégé d'autant. Dans ce temps-ci, les hommes se survivent à eux-mêmes, tant ils sont vite devancés par les événements; aussi la postérité peut exister pour eux immédiatement après leur mort. Je crois que le jugement sera très-favorable au cardinal Consalvi; ceci du moins sera une consolation pour ses amis. Il sait maintenant la vérité, et nous la verrons à notre tour.

« On nous dit qu'il est un peu trop tôt pour le voyage de Sicile; on s'accorde en général à dire, de plus, qu'il faut pour ce voyage plus de temps que nous ne voudrions lui en consacrer. J'avoue que je suis terriblement combattu à ce sujet. La Grande-Grèce, et dans la Grande-Grèce on comprend la Sicile, me touche personnellement plus que toute autre contrée : tous ces souvenirs philosophiques et poétiques à la fois sont tout à fait dans la sphère de mes idées actuelles. Ce ne serait pas pour y chercher des inspirations, mais pour me confirmer dans celles que j'ai déjà reçues. Je voudrais savoir si j'ai deviné juste.

« La Grande-Grèce est la patrie primitive de cette philosophie poétique dont je crois être appelé à renouveler dans le monde le sentiment éteint. Il me semble à présent que j'ai une destinée à accomplir. Cette destinée, je l'avais déjà entrevue plusieurs fois en France. Depuis que je suis en Italie, elle m'apparaît d'une manière un peu moins confuse., La vieille Europe a besoin de quelques apôtres comme moi. Peut-être serai-je seul, comme ce juif dont parle Cazotte ; mais dussé-je être seul, il faut que j'exprime ce que Dieu a mis en moi.

« Je ne sais si vous vous attendiez à des récits de notre voyage, si vous comptiez sur nos impressions, pour me servir de l'expression consacrée. Je suis un pauvre faiseur de récits. Je regarde sans appuyer le regard, sans chercher à me rendre compte à moi-même. Les impressions que je reçois s'associent toujours aux sentiments que j'ai déjà, aux pensées qui sont en moi. Ces ruines et ces paysages, cette mer et ce ciel, deviennent de la philosophie, une sorte de poésie : c'est la voix du passé, c'est la voix de l'avenir. Avec l'aspect de Venise, j'ai fait