Livre VI · Livre VI (suite)
Le duc Mathieu de Montmorency → Mme Récamier, 26 janvier 1825, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Paris, ce 26 janvier 1825.
« J'ai reçu l'autre jour, aimable amie, votre lettre. du 11, qui me désole, parce que vous êtes vous-même désolée. Mais vraiment vous n'êtes pas juste dans vos reproches sur mon indifférence prétendue, sur un oubli qui est si loin de mon cœur, sur tous les sacrifices que l'amitié fait à la politique et aux affaires et qui n'ont jamais été plus loin de moi que cette année. Je suis paisible sous ce rapport, je ne m'occupe des affaires de la chambre, ou d'autres, livrées à la discussion de la société, que dans la mesure que rend inévitable mon séjour à Paris. Cette dernière circonstance n'a pas dépendu de moi, du moins de ma volonté libre; en pouvez-vous douter, aimable amie, d'après mes lettres, qui n'ont pas été toutes des réponses, d'après ce que vous a dit Adrien de ma disposition d'âme? Je voudrais pouvoir vous faire lire au fond de cette âme, qui est souvent pénétrée de regrets, lorsque je pense à vous, lorsque vos lettres arrivent, même celles de reproches.
« J'ai fait votre commission auprès de votre ami René, qui avait reçu la lettre grecque. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas influé sur lui? Je croyais que vous aviez une idée plus exacte de nos relations réciproques et de la manière dont il faut entendre ce qu'Adrien appelle notre liaison. Il n'y a rien d'intime ni de vraiment confiant; et cela ne peut être depuis notre ancienne rivalité et d'après ce que j'ai été à même d'apprécier de son amitié, même politique, pour moi. Il reste la volonté de ne pas se brouiller, la justice qu'on se rend mutuellement sur certaines qualités, le tout avec des phrases plus ou moins obligeantes ou gracieuses, suivant les diverses circonstances, — mais cela s'est plutôt refroidi depuis les dernières, - et une certaine analogie dans les positions, avec beaucoup de différences, que les gens qui ne l'aiment pas se plaisent trop à relever. Il ne m'a pas demandé l'ombre d'un conseil ni fait de confidence sur ses démarches mêmes. Dans ce dernier cas, il s'adressait à Adrien, dont ensuite il s'est donné pour peu content.
« J'ai fait vos commissions auprès des amis communs, et au duc père1, dont vous ne dites pas plus de bien que je n'en pense, et au fils, avec qui je suis toujours bien en famille et plus que froid sur la politique.
1. Le duc de Doudeauville. ↩
« Ah! nos douces soirées, quand les reverrai-je? Quand pourrai-je me venger de votre injuste manière de me juger? Vous voyez que cela me tient au cœur. Il faut finir en vous offrant un modeste présent de collier et bracelets2 un peu sombres, mais qui convient à votre deuil de Française et à votre sérieux de femme qui va faire son jubilé. Mille hommages tendres à Amélie, dont vous ne me parlez pas. »
2. Une parure de jais : on était en deuil du roi Louis XVIII. ↩