Livre V
Livre V (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La reine Hortense, que Mme Récamier n'avait point revue depuis l'époque des Cent-Jours, arriva à Rome vers la fin de février 1824. Ses deux fils, Napoléon et Louis-Napoléon, dont il sera plusieurs fois question dans ces Souvenirs, l'accompagnaient.
Mais ici nous retrouvons un fragment du manuscrit de Mme Récamier, et nous allons la laisser parler.
Fragments des souvenirs de Mme Récamier. la duchesse de Saint-leu a Rome
« Je m'étais rendue un jour de fête à l'église de Saint-Pierre, pour y entendre la musique religieuse si belle sous les voûtes de cet immense édifice. Là, appuyée contre un pilier, recueillie sous mon voile, je suivais de l'âme et de la pensée les notes solennelles qui se perdaient dans les profondeurs du dôme. Une femme d'une taille élégante, voilée comme moi, vint se placer près du même pilier; chaque fois qu'une émotion plus vive m'arrachait un mouvement involontaire, mes yeux rencontraient le visage de l'étrangère tourné vers moi. Elle semblait chercher à reconnaître mes traits; de mon côté, à travers l'obstacle de nos voiles, je croyais distinguer des yeux bleus et des cheveux blonds qui ne m'étaient pas inconnus. - « Me Récamier! - C'est vous, Madame ! » dîmes-nous presque à la fois. — Que je suis heureuse de vous retrouver! » continua la reine Hortense, car c'était elle ; « vous savez que je n'ai pas attendu ce moment pour chercher à me rapprocher de vous, mais vous m'avez toujours tenu rigueur, » ajouta-t-elle en souriant. - « Alors, Madame, répondis-je, mes amis étaient exilés et malheureux ; vous étiez heureuse et brillante, ma place n'était point auprès de vous. - Si le malheur a le privilége de vous attirer, reprit la reine, vous conviendrez que mon tour est venu, et vous me permettrez de faire valoir mes droits. »
« J'éprouvai un peu d'embarras à lui répondre. Ma liaison avec le duc de Laval-Montmorency, notre ambassadeur à Rome, et avec tout cé qui tenait au gouvernement du roi à cette époque, était autant d'obstacles à ce que la reine me vînt voir chez moi ; il n'y en avait pas moins à ce que je me présentasse chez elle ; elle comprit mon silence. - « Je sais, dit-elle avec tristesse, que les inconvénients de la grandeur nous suivent encore alors mème que ses prérogatives nous ont quittés. Ainsi la perte du rang que j'occupais ne m'a point acquis la liberté de suivre le penchant de › mon cœur; je ne puis même aujourd'hui goûter les douceurs d'une amitié de femme, et jouir paisiblement d'une société agréable et chère. »
« Je m'inclinai avec émotion, mon regard attendri lui dit seul ce que j'éprouvais. - « Il faut cependant que je vous parle, reprit la reine avec plus de vivacité; j'ai tant de choses à vous dire!... Si nous ne pouvons nous voir l'une chez l'autre, rien ne nous empêche de nous rencontrer ailleurs ; nous nous donnerons des rendez-vous, cela sera charmant! - Charmant en effet, Madame, répondis-je en souriant, surtout pour moi ; mais comment fixer l'heure et le lieu de ces rendez-vous? - Ce serait à moi de vous le demander, car, grâce à la solitude qui est pour moi d'obligation, mon temps m'appartient tout entier ; mais il n'en peut être de même du vôtre : recherchée comme vous l'êtes, sans doute vous allez beaucoup dans le monde. - Dieu m'en garde ! Je mène au contraire une vie assez sauvage. Il serait absurde d'être venue à Rome pour y voir des salons et un monde qui se ressemblent partout ; j'aime mieux visiter ce qui n'appartient qu'à elle, ses monuments et ses ruines. - Eh bien ! voilà qui s'arrange à merveille. Si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je serai de moitié dans vos excursions ; vous me ferez part chaque jour de vos projets pour le lendemain, et nous nous rencontrerons par hasard au lieu que vous aurez choisi. s
« J'acceptai cette offre avec empressement. Je me faisais une fête de ces courses dans Rome antique, en compagnie d'une femme aimable et gracieuse, qui aimait et comprenait les arts; de son côté, la reine était heureuse de penser que je lui parlerais de la France, et, pour l'une comme pour l'autre, le petit air de mystère jeté sur ces entrevues n'était qu'un attrait de plus.
« - Où comptez-vous aller demain? me dit la reine. - Au Colisée. - Vous m'y trouverez certainement. J'ai à causer longuement avec vous : je - « tiens à me justifier à vos yeux d'une imputation qui m'afflige. » La reine allait entrer dans des explications, et l'entretien menaçait de se prolonger; je lui rappelai sans affectation que l'ambassadeur de France, qui m'avait conduite à Saint-Pierre, allait venir m'y reprendre : car je craignais que la rencontre ne fut embarrassante pour elle et pour lui. - « Vous avez raison, dit la reine, il ne faut pas qu'on nous surprenne : adieu donc, à demain, au Colisée. » Et nous nous séparâmes.
« Le lendemain, à l'heure de l'Ave Maria, j'étais au Colisée; j'aperçus la voiture de la reine Hortense, qui n'avait précédé la mienne que de quelques minutes. Nous entrâmes ensemble dans le cirque, en nous félicitant mutuellement de notre exactitude; nous parcourûmes ce monument immense au rayon du soleil couchant, au son lointain de toutes les cloches :
« Che paja il giorno pianger che si muore. »
« Nous nous assîmes ensuite sur les degrés de la croix au milieu de l'amphithéâtre. Le prince Charles Napoléon Bonaparte et M. Ampère, qui nous avaient suivies, se promenaient à quelque distance. - La nuit était venue, une nuit d'Italie; la lune montait doucement dans les airs, derrière les arcades ouvertes du Colisée, le vent du soir résonnait dans les galeries désertes. - Près de moi était cette femme, ruine vivante elle-même d'une si étonnante fortune. Une émotion confuse et indéfinissable me forçait au silence. La reine aussi semblait absorbée dans ses réflexions. - « Que d'événements n'a-t-il pas fallu, dit-elle enfin en se tournant vers moi, pour nous réunir ici! événements dont j'ai souvent été le jouet ou la victime, sans les avoir prévus ou provoqués ! »
« Je ne pus m'empêcher de penser intérieurement que cette prétention au rôle de victime était un peu hasardée. J'étais alors persuadée qu'elle n'avait pas été étrangère au retour de l'île d'Elbe. La reine devina sans doute ce qui se passait dans mon esprit ; d'ailleurs il ne m'est guère possible de cacher mes sentiments; mon maintien, ma physionomie, les trahissent malgré moi. -« Je vois bien, dit-elle avec vivacité, que vous partagez une opinion qui m'a profondément blessée: c'est pour la détruire que j'ai voulu vous parler librement. Dorénavant vous me justifierez, je l'espère, car je tiens à me laver d'une ingratitude et d'une trahison qui m'aviliraient à mes propres yeux, si j'en étais coupable. »
« Elle se tut un instant, et reprit : - « En 1814, lors de l'abdication de Fontainebleau, je crus que l'empereur avait renoncé à tous ses droits au trône, et que sa famille devait l'imiter. Je désirais rester en France, sous un titre qui ne donnât point d'ombrage au nouveau gouvernement. Louis XVIII m'autorisa, sur la demande de l'empereur de Russie, à prendre celui de duchesse de Saint-Leu, et me confirma la possession de mes biens particuliers. Dans une audience que j'obtins pour l'en remercier, il avait montré pour moi de la grâce et de la bonté ; j'en fus sincèrement reconnaissante, et après avoir accepté librement ses bienfaits, je ne pouvais avoir la pensée de conspirer contre lui. Je n'ai appris le débarquement de l'empereur que par la voix publique, et j'en éprouvai bien plus de chagrin que de joie. Je connaissais trop l'empereur pour croire qu'il eût tenté une pareille entreprise sans avoir des raisons certaines d'en espérer le succès, mais la perspective d'une guerre civile m'affligeait profondément et j'étais persuadée qu'on ne pouvait y échapper. L'arrivée rapide de l'empereur déconcerta toutes les prévisions; en apprenant le départ du roi, en me le représentant vieux, infirme, forcé de quitter encore une fois sa patrie, je me sentis vivement touchée. L'idée qu'il pouvait en ce moment m'accuser d'ingratii tude et de trahison m'était insupportable, et, malgré tous les inconvénients qu'une pareille démarche pouvait avoir pour moi, je lui écrivis pour me disculper de toute participation aux événements qui venaient de se passer. Le 20 mars au soir, prévenue par les anciens ministres, je me rendis aux Tuileries pour y attendre l'empereur. Je le vis arriver entouré, pressé, porté par une foule d'officiers de tous grades. Au milieu de ce tumulte, je pus à peine aborder l'empereur; il m'accueillit froidement, ne me dit que quelques mots, et m'assigna une heure pour le lendemain.
« L'empereur m'a toujours inspiré beaucoup de crainte, et le ton dont il me donna ce rendez-vous n'était pas fait pour me rassurer. Je m'y rendis cependant avec la contenance la plus calme qu'il me fut possible de prendre. Je fus introduite dans son cabinet. A peine nous eut-on laissés seuls qu'il s'avança vers moi avec vivacité : -« Avez-vous donc si peu compris votre situation, me dit-il brusquement, que vous ayez pu renoncer à votre nom, au rang que vous teniez de moi, et accepter un titre donné par les Bourbons? Était-ce là votre devoir? - Mon devoir, Sire, repris-je en rassemblant tout mon courage pour lui répondre, était de penser à l'avenir de mes enfants, puisque l'abdication de Votre Majesté ne m'en laissait plus d'autre à remplir. - Vos enfants ! s'écria l'empereur, vos entants n'étaient-ils pas mes neveux avant d'être vos fils? L'avez-vous oublié? Vous croyez-vous le droit de les faire déchoir du rang qui leur appartenait? » Et comme je le regardais tout éperdue : - « Vous n'avez donc pas lu le Code? » ajouta-t-il avec une colère croissante. J'avouai mon ignorance, en me rappelant tout bas combien il eut autrefois trouvé mauvais qu'aucune femme, et surtout celles de sa famille, osassent afficher des connaissances en législation.
« Alors il m'expliqua avec volubilité l'article de la loi qui défend de changer l'état des mineurs et de faire en leur nom aucune renonciation. Tout en parlant, il arpentait à grands pas son cabinet, dont la fenêtre était ouverte aux premiers rayons d'un beau soleil de printemps. Je le suivais en m'efforçant de lui faire entendre que, ne connaissant pas les lois, je n'avais pensé qu'à l'intérêt de mes enfants, et pris conseil que de mon cœur. L'empereur s'arrêta tout à coup, et se tournant brusquement vers moi : - « Alors il aurait dû vous dire, Madame, que quand on a partagé les prospérités d'une famille, il faut savoir en subir les adversités. » A ces dernières paroles je fondis en larmes; mais en ce moment une bruyante clameur, qui me fit tressaillir, interrompit cet entretien.
« L'empereur, sans s'en apercevoir, s'était, tout en parlant, rapproché de la croisée qui donnait sur la terrasse des Tuileries, alors couverte de monde; toute cette foule, en le reconnaissant, fit retentir l'air d'acclamations frénétiques. L'empereur, accoutumé à se dominer, salua tranquillement le peuple électrisé par sa présence, et je me hâtai d'essuyer mes yeux. Mais on avait vu mes pleurs, sans toutefois en soupçonner la cause; car le lendemain tous les journaux répétèrent à l'envi que l'empereur s'était montré aux fenêtres des l'Tuileries, accompagné de la reine Hortense qu'il avait présentée au peuple, et que la reine avait été si émue de l'enthousiasme qui s'était manifesté à sa vue qu'elle n'avait pu retenir ses larmes. »
« Ce récit avait un caractère de bonne foi qui ébranla ma conviction, et les dispositions où je me sentais pour la reine y gagnèrent encore. De ce moment nos relations furent décidément établies. Chaque jour nous nous donnions rendez-vous, tantôt au temple de Vesta, tantôt aux thermes de Titus ou au tombeau de Cécilia Métella, d'autres fois à quelqu'une des nombreuses églises de la cité chrétienne, ou des riches galeries de ses palais, ou des belles ville de ses campagnes, et notre exactitude était telle que presque toujours nos deux voitures arrivaient ensemble au lieu désigné.
« Ces mystérieuses promenades duraient depuis assez longtemps, quand on vint à parler d'un bal brillant qui devait avoir lieu chez Tortonia. Ce bal était masqué, ce qui fit venir à la reine la fantaisie d'y aller et de m'y donner rendez-vous. Nous convînmes de nous faire faire un costume semblable ; c'était un domino de satin blanc tout garni de dentelles. Ainsi vêtues, on pouvait facilement nous prendre l'une pour l'autre ; seulement, comme signe de reconnaissance, je portais une guirlande de roses, et la reine un bouquet des mêmes fleurs.
« J'arrivai au bal conduite par le duc de Laval-Montmorency; au milieu de l'immense et brillante cohue qui remplissait les salons, je cherchais la reine des yeux et je l'aperçus enfin accompagnée du prince Jérôme Bonaparte. Tout en passant et repassant l'une près de l'autre, nous trouvâmes moyen de nous dire quelques mots et nous eûmes bientôt organisé un petit complot. Dans un moment où la foule était excessive, je quitte tout à coup le duc de Laval, et, m'éloignant de quelque pas, je détache à la hâte ma guirlande; la reine, attentive à ce mouvement, me donne son bouquet en échange et va prendre ma place au bras de l'ambassadeur de Louis XVIII, tandis que j'occupe la sienne sous la garde de l'ex-roi de Westphalie. Elle se vit bientôt entourée de tous les représentants des puissances étrangères, et moi, de tous les Bonaparte qui se trouvaient à Rome. Tandis qu'elle s'amusait des saluts diplomatiques que lui attirait la compagnie de l'ambassadeur, et dont quelques-uns sans doute n'étaient pas nouveaux pour elle, je m'étonnais, à mon tour peut-être, à la révélation de regrets et d'espérances que d'ordinaire on ne dévoile que devant les siens.
« Avant qu'on ne pût soupçonner l'échange qui avait eu lieu, nous reprîmes nos premières places ; puis à une nouvelle rencontre nous les quittâmes encore ; enfin, nous répétâmes ce jeu jusqu'à ce qu'il eût cessé de nous amuser, ce qui ne tarda guère, car tout ce qui amuse est de sa nature peu durable.
« Cependant cette ruse, dont on avait fini par se douter, avait mis le trouble dans nos sociétés respectives. Le bruit s'était répandu dans le bal que la reine. Hortense et Mme Récamier portaient le même déguisement, et l'embarras de ceux qui nous abordaient l'une ou l'autre, tant qu'ils n'avaient pas constaté notre identité, prolongea quelque temps le plaisir que nous prîmes à cette plaisanterie. Tout le monde du reste s'y prêta de bonne grâce, à l'exception de la princesse de Lieven que la politique n'abandonne jamais, même au bal, et qui trouva fort mauvais qu'on l'eût compromise avec une Bonaparte !
« Après cette soirée, nous reprîmes, la reine et moi, nos excursions journalières qui nous plaisaient de plus en plus. La reine apportait dans nos relations une grâce si coquette, elle avait pour les opinions qu'elle me connaissait des ménagements si délicats, que je ne pus m'empêcher de dire alors, en parlant d'elle, un mot qui fut répété, c'est que je ne lui connaissais que le défaut de n'être pas assez bonapartiste.
« Cependant malgré l'espèce d'intimité qui s'était - établie entre nous, je m'étais toujours abstenue de lui rendre visite, lorsque arriva la nouvelle de la mort d'Eugène Beauharnais. La reine aimait tendrement son frère. Je compris la douleur qu'elle devait éprouver, en perdant le plus proche parent et le meilleur ami qu'elle eût au monde. Mon parti fut bientôt pris : je me rendis sur-le-champ chez la reine que je trouvai dans la plus profonde affliction. Autour d'elle était réunie toute la famille Bonaparte ; mais je m'en inquiétai peu. En pareil cas, il m'est impossible de tenir compte des intérêts de parti ou d'opinion : on m'en a souvent blâmée, on m'en blâmera peut-être encore ; ce blâme, il faut bien me résigner à le subir, car je sens que je ne cesserai jamais de le mériter.
« Peu de temps après, je quittai Rome, mais, revenue en France, je conservai des relations avec la reine alors établie en Suisse. J'allai même la voir plus tard à son château d'Arenenberg, accompagnée de M. de Chateaubriand qui a raconté cette visite dans ses Mémoires avec son éloquence accoutumée. La reine était déjà souffrante et affaiblie. Après la malheureuse tentative du prince Louis, le chagrin, l'inquiétude, et peut-être la perte d'une dernière et secrète espérance, brisèrent le fil de cette vie si agitée et si peu faite pour l'être. La France; qui lui était fermée de son vivant, livra passage à son cercueil qui vint retrouver à Rueil celui de sa mère. Un service funèbre, auquel assistaient tous les débris de l'empire, fut célébré en son honneur dans l'église du village; la veuve de Murât, alors à Paris, se trouvait à cette cérémonie qui devait bientôt se renouveler pour elle.
« C'était l'hiver, une neige épaisse couvrait la terre; dans la campagne, tout était froid et muet comme la mort elle-même. Je donnai des larmes sincères à cette femme si gracieuse et si bienveillante ; j'appris bientôt que j'étais nommée dans son testament. Ce n'est pas sans une profonde et religieuse émotion qu'on peut accueillir ces souvenirs d'amis qui ne sont plus, ces gages d'affection qui vous arrivent pour ainsi dire à travers la tombe, comme pour vous assurer que votre pensée les a suivis jusque-là! Jugez donc si je fus touchée en recevant le legs qui m'était destiné, ce don élégant, léger, mystérieux, choisi pour me rappeler sans cesse le lien qui avait existé entre nous : c'était un voile de dentelles ; celui-l même qu'elle portait le jour de notre rencontre dans l'église de Saint-Pierre. »
A ce récit j'ajoute une lettre du duc Mathieu de Montmorency qui gronde doucement sa généreuse amie de son goût pour les aventures et de son attrait pour les exilés.