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L'Enchanteur 1768—1848

Livre V

Livre V

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 8 min de lecture · p. 2–9 · chapitre 184 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La mise à exécution des principes posés à Vérone par les souverains alliés, relativement à l'Italie et surtout à l'Espagne, amena dans le conseil des ministres à Paris un dissentiment profond. Le duc Mathieu de Montmorency voulait que la déclaration de la France fût conforme à celle des autres puissances, et insistait sur le rappel immédiat de notre ambassadeur à Madrid. M. de Villèle était d'avis d'appuyer, sans doute, par des remontrances énergiques les déclarations étrangères, mais il entendait que M. de Lagarde, notre ministre, restât encore en Espagne.

Nous ne prétendons pas, au point de vue de la mémoire d'une femme, écrire l'histoire de la Restauration; mais on a beaucoup discuté les motifs de la sortie du ministère de M. de Montmorency, et de l'entrée de M. de Chateaubriand aux affaires, et l'on a 'très-diversement apprécié la conduite des trois personnes les plus directement intéressées dans le débat. M. de Villèle a rencontré des apologistes ardents et exclusifs : nous ne saurions accepter, des éloges qu'il a reçus, que ce qui ne peut légitimement nuire aux deux amis de Me Récamier, Mathieu de Montmorency et M. de Chateaubriand.

L'antagonisme même de ces deux hommes d'Etat s'explique sans qu'on soit obligé d'avoir recours à des interprétations malicieuses ou subalternes. Il est très-certain que M. de Villèle ne voulait auprès de lui aucun homme qu'une supériorité, de quelque espèce qu'elle fut, pût rendre prépondérant. L'importance que donnaient à M. de Montmorency son rang, son nom, la considération qu'inspirait son caractère, lui fit d'abord ombrage ; toutefois, lorsque M. de Montmorency partit pour Vienne afin d'y concerter l'action de la France avec celle des souverains alliés, il n'était nullement question de donner au ministre des finances la présidence du conseil. C'est en Autriche seulement que M. de Montmorency apprit cette marque éclatante de faveur accordée par le roi à M. de Villèle.

J'en trouve la preuve dans une lettre de M. de Montmorency à la vicomtesse sa femme, en date de Vienne du 15 septembre 1822.

Il s'exprime ainsi :

« Chère amie, hier et aujourd'hui se sont passés très-bien au milieu d'une horrible presse d'affaires et d'une audience de l'empereur Alexandre dont j'ai été fort content.

« Voilà donc la nouvelle positive de la présidence qui m'est apportée par le duc de Rauzan. J'ai fait bonne mine, surtout vis-à-vis des étrangers. Mais j'en suis peu content, sans tomber dans les exagérations auxquelles ma mère et d'autres se livreront.

« J'en écris en toute franchise à Villèle, à Sosthènes dont j'ai huit pages d'explications, et j'ai même placé quelques mots respectueux au roi. On se doit à soi-même quelque chose. v

On le voit donc, lorsque le ministre des affaires étrangères revint du congrès à Paris, et qu'il s'éleva entre lui et le nouveau président du conseil un dissentiment politique, il existait déjà entre eux un refroidissement, résultat inévitable de l'impression que M. de Montmorency avait du recevoir de la manière dont M. de Villèle avait profité de l'absence de son collègue pour se faire donner le premier rang dans le conseil.

J'ajoute, une fois pour toutes, que lorsque dans les lettres, soit de M. de Chateaubriand, soit de M. de Montmorency, il est question de Sosthènes ou de Sosthènes et de ses amis, cela doit presque constamment désigner l'influence de Me du Cayla avec laquelle M. le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld était intimement lié, et dont M. de Villèle s'est beaucoup servi.

Mathieu de Montmorency, fidèle aux convictions de sa vie, n'hésitait pas à lier la politique de la France envers l'Espagne avec les intérêts des puissances qui avaient fait le congrès de Vérone. L'ascendant, facile à comprendre, qu'avait pris sur lui l'empereur Alexandre, donnait une couleur presque russe à ses projets.

M. de Villèle, entouré des gens d'affaires, étranger d'ailleurs aux grandes considérations de la politique. générale, cédait à la mauvaise humeur du cabinet de Saint-James, et se maintenait sans scrupule dans une position favorable à l'Angleterre.

Le conseil fut plusieurs jours indécis entre ces deux opinions également animées. Enfin le 25 décembre, après une longue séance tenue malgré la solennité de la fête de Noël, le duc Mathieu de Montmorency, n'ayant pu amener à son sentiment la majorité du conseil, crut devoir se démettre du portefeuille des affaires étrangères.

M. de Chateaubriand, avec une supériorité de coup d'œil incontestable, avait entrevu entre les deux tendances opposées une direction française. De Vérone même, il écrivait à Mme Récamier : « J'ai « bien souffert ici, mais j'ai triomphé. L'Italie sera libre, et j'ai pour l'Espagne une idée qui peut tout arranger, si elle est suivie. » Il trouvait bon que l'on intervînt en Espagne, mais pour le compte de la France, avec indifférence pour les menaces de l'Angleterre, et avec fierté à l'égard des puissances qui auraient voulu faire de notre pays l'instrument de leurs résolutions.

Quand M. de Montmorency se fut retiré, il est probable que M. de Villèle n'aperçut pas la vraie nature des plans de M. de Chateaubriand ; il se peut que celui-ci n'ait pas jugé à propos de les lui faire entièrement connaître. Mais après l'entrée de M. de Chateaubriand dans le cabinet, la position réciproque des deux ministres s'éclaircit. M. de Villèle, entraîné d'abord par l'ascendant de son collègue, ne dut pas voir, sans un sentiment d'amertume, sa propre perspicacité mise en défaut, et c'est cette blessure secrète, trop aisément envenimée par la répugnance constante du roi Louis XVIII pour M. de Chateaubriand, qui explique surtout l'explosion fatale dont les conséquences préparèrent la chute de la monarchie.

Il est facile de deviner combien les agitations du conseil des ministres et la question de politique générale, qui tenait alors l'opinion publique dans l'attente, devaient donner d'anxiété à Mme Récamier et avait de gravité pour elle.

Les deux hommes dans la personne desquels les deux nuances du parti royaliste, unanimes dans leur but, rendre au roi d'Espagne sa liberté, s'étaient en quelque sorte incarnées, se trouvaient être l'un le plus ancien, le plus dévoué, le plus fidèle de ses amis, l'autre celui que l'admiration de Mme Récamier plaçait au premier rang. La rivalité de deux personnes aussi chères créait pour elle une situation hérissée de difficultés et de chagrins.

M. de Chateaubriand fut nommé ministre des affaires étrangères, le 28 décembre 1822.

M. Ballanche, témoin des angoisses de celle dont il connut et partagea toujours les inquiétudes ou les impressions, lui écrivait, le 29 décembre, à l'occasion de la sortie du ministère de M. de Montmorency :

« Si j'étais complétement égoïste, je voudrais avoir quelque grand revers pour être consolé par vous ; mais autant vos consolations sont douces à celui qui en est l'objet, autant elles sont amères pour vous-même. Je sais au reste que l'abdication pour laquelle vous avez un intérêt si vrai, si naïf et si touchant, vous la supporteriez bien mieux, s'il n'y avait en même temps une élévation qui trouble toutes vos sympathies généreuses. Au sein d'une telle perplexité et parmi de si vives émotions, savez-vous ce qu'il faut faire? Il faut tourner quelques-unes de vos pensées vers cette pauvre France qui mérite bien aussi d'avoir un autel pieux dans votre noble cœur. Songez un peu qu'il s'agit de bien grandes destinées auprès desquelles toutes les destinées individuelles, même celles des rois, doivent inévitablement se briser.

« Aimez-moi, quoique je ne sois ni détrôné ni « exalté contre votre gré. »

La correspondance datée de Londres, que nous avons déjà citée, témoigne de la passion avec laquelle M. de Chateaubriand avait désiré prendre part au congrès de Vérone; je ne prétends pas dissimuler davantage l'empressement qu'il mit à accepter à la fin de 1822 le portefeuille des affaires étrangères, pas plus que je ne veux nier le regret avec lequel Mathieu de Montmorency abandonna les affaires. Mais serait-il donc nécessaire de faire l'apologie de l'ambition de ces deux hommes? Le génie de l'un, le grand nom, la vertu de l'autre, ne les plaçaient-ils pas tous deux trop haut dans l'estime et l'admiration des hommes pour qu'un ministère pût rien ajouter à leur importance? Avec des caractères fort dissemblables, ils avaient le même dédain des richesses, la même indifférence des honneurs. Mais pour tous deux, il s'agissait de faire triompher une conviction, et d'attacher son nom à un grand acte public : n'est-ce point là un sentiment qui se puisse avouer ?

Cette lutte laissa entre M. de Montmorency et M. de Chateaubriand de la froideur. mais nulle amertume. La suite de la correspondance qui sert de base aux souvenirs que nous retraçons, les bons offices que plus tard ils se rendirent, en donneront la preuve. On peut affirmer que l'intervention toujours adoucissante et toujours scrupuleusement sincère de Mme Récamier ne contribua pas médiocrement à ce résultat ; comme le lui écrivait le bon Ballanche, c'était surtout pour elle que ces agitations étaient amères.

Le duc de Laval Montmorency, si étroitement uni d'affection, d'intérêts, de solidarité de race avec son cousin Mathieu, rend dans sa correspondance un témoignage très-affectueux à la conduite pleine de délicatesse de Mme Récamier dans ces circonstances pénibles. Après la retraite de M. de Montmorency et l'arrivée aux affaires de M. de Chateaubriand, il lui écrit, de Rome, où il remplissait les fonctions d'ambassadeur de France :

« 12 février 1823.

« Votre situation est sans doute une des plus complexes, des plus bizarres et des plus difficiles que je connaisse ; mais je suis sûr que vous vous tirez d'affaire avec un naturel admirable, enfin que votre amitié ne blesse personne, et que tout le monde est content de vous. »

Et dans une autre lettre du 26 mai :

« Quoique je ne sois pas encouragé par le retour, je vous écris encore quelques mots. On me dit que vous vous tirez admirablement de toutes vos difficultés, que vous portez toutes les confidences, que tout le monde est content, et que personne n'est trahi. v

Mais il faut laisser la parole aux personnes intéressées dans ce débat. M. de Chateaubriand n'était point revenu du congrès, et déjà les difficultés entre M. de Villèle et le duc de Montmorency étaient flagrantes. Ce dernier écrivait à Mme Récamier :