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L'Enchanteur 1768—1848

Livre V

Livre V (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 13 min de lecture · p. 95–107 · chapitre 252 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le séjour de Me Récamier à Rome fut en effet marqué, à la fin du carême de 1824, par un véritable deuil d'amitié. La duchesse de Devonshire, que la mort du cardinal Consalvi avait atteinte au cœur, s'était, on l'a vu par une lettre de Mme Récamier, efforcée, malgré la douleur qu'elle éprouvait, de reprendre la vie et les habitudes que lui imposait son rang.

C'est une des tristesses qui accompagnent la perte d'un ami auquel on n'est pas lié par le sang, j'en ai été plusieurs fois témoin, que cette nécessité de rentrer presqu'immédiatement dans le train ordinaire de la vie, après une mort qui brise une affection vive et profonde. Ce qu'on appelle la convenance impose un temps de retraite et de deuil pour le plus indifférent des parents , mais elle n'autorise rien de semblable, s'il s'agit du plus cher, du plus précieux de nos amis. La duchesse de Devonshire, déjà usée par les émotions d'une vie brillante et romanesque, ne devait pas résister à cette dernière épreuve.

Le 30 mars 1824, après une maladie de quelques jours, cette personne si célèbre par ses agréments, si distinguée par tant de dons heureux, et par le don le plus heureux de tous, celui de plaire et de se faire aimer, s'éteignit doucement dans la patrie qu'elle s'était choisie.

De ses parents, le seul qui se trouvât en ce moment à Rome était son beau-fils, le duc de Devonshire. On a beaucoup dit, on a même publié que cet héritier d'une des plus énormes fortunes et d'un des plus grands noms de l'Angleterre était le fils, non point de l'épouse légitime, la première duchesse de Devonshire, Georgina Cavendish, mais de son amie la belle lady Elisabeth Hervey, mariée alors à M. Foster et dont le duc était en effet dès cette époque passionnément amoureux. D'après ce récit romanesque, la duchesse, accouchée d'une fille en même temps que son amie donnait le jour à un fils, aurait consenti à la substitution de ce fils à sa propre fille. On expliquait la persistance du jeune duc de Devonshire à garder le célibat dans lequel il est mort, en l'attribuant à un engagement pris envers les héritiers légitimes, ou à un scrupule de délicatesse qui ne lui permettait pas de perpétuer en se mariant cette usurpation d'état.

Quoi qu'il en fut de ces rumeurs de salon, les rapports de lady Elisabeth Foster, devenue duchesse de Devonshire, avec celui qui passait légalement pour son beau-fils, étaient affectueux, attentifs, mais sans expansion et empreints d'un peu de roideur.

Lorsqu'elle approcha de sa fin, elle fut, pendant les quelques jours que dura sa courte maladie, séquestrée de toute communication avec ses amis. C'était en vain que Me Récamier, profondément émue de son dangereux état, insistait pour être admise auprès d'elle; les ordres du duc de Devonshire, de ne laisser pénétrer personne, étaient inflexiblement suivis. Cette exclusion, si cruelle pour des amis, choquait le duc de Laval autant pour Me Récamier que pour lui-même. Dans la société de Rome on renouvelait, on se racontait l'histoire ou la fable de la substitution d'enfant, et l'on accusait le duc de Devonshire de séquestrer la mourante, dans la crainte qu'elle ne révélât quelque chose de ce secret.

Le duc de Devonshire crut devoir s'excuser auprès des amis de sa belle-mère; il adressa à Mme Récamier, le 29 mars au matin, le billet suivant :

« Ce 29 mars.

« Très-chère Madame Récamier, Je vous supplie de ne pas me croire dur, en vous priant de vous tranquilliser. Lorsque le moment où je voudrais la voir entourée de ses amis sera arrivé, vous serez la première à qui je penserai, et je vous enverrai chercher.

« Aujourd'hui on ne permet à personne, pas même à moi, d'entrer dans sa chambre. Croyez, je vous en prie, que je sais apprécier votre tendre amitié pour elle.

« Votre dévoué serviteur,

Devonshire.

Dans la nuit qui suivit, on apporta tout à coup à Mme Récamier ces quelques lignes :

« Venez, chère Madame, si vous avez la force de me promettre de ne pas entrer trop tôt dans sa chambre.

Devonshire.

Elle se rendit en toute hâte chez sa pauvre amie, et y rencontra le duc de Laval, qui, mandé comme elle, était venu comme elle avec le plus douloureux empressement. On les introduisit dans un salon qui précédait la chambre à coucher de la duchesse. Ce magnifique appartement, à peine éclairé par quelques bougies, avait un aspect lugubre. Des domestiques en pleurs allaient et venaient. Le duc de Devonshire et le médecin anglais de la duchesse, avertis de l'arrivée de Me Récamier et du duc de

Laval, vinrent les recevoir. Quelques tristes et froides paroles s'échangèrent. Le médecin annonça que le moment suprême approchait, puis il retourna auprès de la malade ; le duc le suivit.

Après une assez longue attente, le duc revint ; il semblait fort ému, et engagea les deux amis à entrer chez la mourante.

La duchesse, à demi assise dans son lit et maintenue dans cette position par une pile d'oreillers, avait le visage un peu coloré et les yeux très-animés par la fièvre; sa respiration était courte et oppressée, une de ses mains était étendue hors de son lit ; ses femmes tout en larmes l'entouraient et la soutenaient.

Ms Récamier se mit à genoux, prit la main de son amie, la baisa et resta ainsi sanglotant, la tête appuyée sur le bord de la couche. Le duc de Laval se mit à genoux de l'autre côté. La malade ne parlait plus ; elle parut reconnaître ses deux amis, et l'anxiété peinte sur son visage fit place un moment à un éclair de joie : elle serra faiblement la main de Mme Récamier. Le silence de cette agonie, interrompu par la respiration toujours plus difficile de la malade, devint absolu au bout d'un moment. La duchesse était morte1.

1. Elisabeth Hervey était fille de lord Hervey, comte de Bristol, évèque de Derry. Elle était née en 1759. ↩

L'impression de cette fin pompeuse, froide et sans consolations religieuses, fut navrante pour Mme Récamier. Elle crut, et le duc de Laval partagea sa conviction, que le duc de Devonshire, qui connaissait les tendances catholiques de sa belle-mère, avait redouté qu'au lit de mort elle n'exprimât la volonté d'une abjuration, et qu'afin d'éviter l'éclat, et, à ses yeux, le scandale d'une semblable démarche, il n'avait consenti à laisser approcher d'elle l'ambassadeur de France et Mme Récamier que lorsqu'elle avait déjà perdu la parole.

Le lendemain, le duc de Devonshire envoya à Mme Récamier une des bagues que sa belle-mère portait encore au moment suprême, et qu'elle lui avait léguée.

M. Mathieu de Montmorency, en apprenant cette mort, écrivait à Me Récamier :

« Ce 8 avril 1824.

« J'ai reçu hier, aimable amie, quelques mots seulement, comme si vous étiez tout près de moi, à • « l'Abbaye-au-Bois ; mais je pardonne cette brièveté à la peine que vous éprouvez et que je partage si profondément. Ce peu de mots m'ont été au cœur. Cette pauvre duchesse ! elle a donc été prise bien subitement? Les lettres du 42 ne disaient rien de son mal, et celles du 24 en parlent comme d'une grande maladie. Quel supplice que cette distance de treize et quatorze jours . on en frémit dans la seule pensée d'inquiétudes encore plus vives; et puis je me désole qu'on l'ait séquestrée des soins de l'amitié, qui lui auraient été précieux sous plus d'un rapport. Je me figure d'abord les vôtres, comme une des plus douces consolations que la bonne Providence puisse ménager dans un tel moment, et vous vous doutez bien aussi que ma pensée va au delà de ce monde qui finit si vite. Enfin, je veux espérer de plus d'une manière pour notre pauvre amie. Je conçois tous vos regrets ; ils prouvent la bonté de votre cœur. Nous nous entretiendrons souvent de ce qui vous a laissé une impression plus profonde encore, par le souvenir du cruel spectacle dont vous avez été témoin. Mais je dis toujours : quand causerons-nous? Je compte les heures et les moments.

« Adieu; adieu. Je ne vous parlerai pas de politique aujourd'hui. On ne parle pour le moment que de rentes; leur réduction ne vous atteint-elle pas aussi? Je suis curieux de savoir ce que M. Récamier et d'autres personnes qui vous tiennent de près pensent de ce hasardeux projet. - Je suis toujours avec un homme de votre connaissance sur le même pied : obligeance sans intimité ni confiance réciproque. »

On le voit, dans toutes ses lettres, M. de Montmorency insistait, ainsi que les autres amis de Me Récamier, pour qu'elle fixât l'époque de son prochain retour en France. Les étrangers abandonnaient Rome; il devenait nécessaire de prendre un parti et de se résoudre, soit à partir promptement pour ne pas voyager pendant les chaleurs, soit à rester en Italie. Mme Récamier était très-combattue. Bien que la santé de sa nièce se fût raffermie, on lui disait, et elle-même était la première à se persuader qu'un second hiver passé dans les pays chauds consoliderait, d'une manière plus certaine, cette santé qui lui avait donné beaucoup d'inquiétude.

Mme Récamier redoutait d'ailleurs de retomber avec M. de Chateaubriand dans le rapport orageux qu'elle avait voulu fuir; c'est le sentiment qu'elle exprime dans une lettre écrite le 1er mai.

« Je n'ajouterai qu'un mot à ce que vous dit Amélie : si je retournais à présent à Paris, je retrouverais les agitations qui m'ont fait partir. Si M. de Chateaubriand était mal pour moi, j'en aurais un vif chagrin, s'il était bien, un trouble que je suis résolue à éviter désormais. Je trouve ici dans les arts une distraction, et dans la religion un appui qui me sauveront de tous ces orages. Il m'est triste de rester encore six mois éloignée de mes amis; mais il vaut mieux faire ce sacrifice, et je vous avoue que je le sens nécessaire. Amélie, qui a passé cet hiver très-agréablement et qui en a vivement joui, ne se fait pas moins une fête de se retrouver à l'Abbaye-au-Bois. Vous savez que cette pauvre duchesse de Devonshire m'a laissé une bague qu'elle a portée jusqu'au dernier moment : cette mort m'a cruellement attristée. »

Aucun devoir impérieux ne réclamait la présence à Paris de Mme Récamier. Son père et son mari jouissaient, dans un âge avancé, d'une admirable constitution, et l'absence de la recluse de l'Abbaye-au-Bois ne dérangeait les habitudes ni de l'un ni de l'autre : on résolut donc de ne retourner en France qu'après l'ouverture de l'Année sainte. L'amitié de M. de Montmorency n'apprendrait sans doute qu'avec. peine cette prolongation d'absence, mais les motifs en étaient trop purs pour qu'on ne fût pas d'avance assuré qu'il les approuverait. Quant à M. Ballanche, il avait dit à Mme Récamier comme Ruth à Noémi : « Votre pays sera mon pays, » et n'admettait jamais qu'il pût se séparer d'elle. Son sacrifice, d'ailleurs, eût plutôt consisté, cette année-là, à quitter Rome qu'à y prolonger son séjour. Sa pensée était tout entière absorbée par l'étude des origines romaines.

En parlant des personnes que Mme Récamier voyait le plus habituellement à Rome, je n'ai rien dit encore d'une Française qu'elle avait retrouvée dans cette ville, et avec laquelle elle se la plus étroitement qu'elle ne l'avait été jusqu'alors.

M. Dumorey, consul de France à Civita-Vecchia, était depuis longues années en relation avec M. Récamier; il habitait Rome à peu près toute l'année. Sa fille, Me Salvage de Faverolles, vivait chez lui ; séparée de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'étant fixée en Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes. M. Dumorey passait pour un royaliste exalté, et sa fille semblait avoir les mêmes opinions. C'était une grande femme dont la taille était belle, mais sans grâce, les manières roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Le duc de Laval, qui redoutait les susceptibilités de Mme Salvage, disait : «Il faut beaucoup la ménager : car si on la fâchait, elle vous passerait son nez au travers du corps.i Mme Salvage avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne : il était sans charme et sans agrément. Elle avait de l'instruction, de la générosité, une grande faculté de dévouement et la passion des célébrités. Elle se prit pour Mme Récamier d'un engouement très-vif qui devint de l'amitié. Pour peu que celle-ci se fut laissé faire, elle aurait disposé souverainement de Mme Salvage, qui, dépourvue de tout autre lien que celui de sa piété filiale, voulait se donner et cherchait un joug. Mais dans le cercle intime, parmi les amis de la femme devenue l'objet de son culte, Mme Salvage rencontrait peu de sympathie, et Mme Récamier elle-même, tout en rendant justice à ses qualités, n'éprouvait point d'attrait pour elle.

Un peu plus tard, Mme Salvage s'attacha avec le même entraînement, avec la même passion, à la duchesse de Saint-Leu que Mme Récamier lui avait fait connaître. La reine Hortense accepta son dévouement qui ne se démentit point jusqu'à sa mort. Me Salvage l'accompagna dans les voyages que la reine fit à Paris après les affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur testamentaire.

A l'époque dont je parle, sous la restauration, on n'aurait pas deviné que cette femme, dont les opinions royalistes semblaient très-prononcées, deviendrait le partisan le plus ardent du prince Louis Napoléon. Il sera plusieurs fois question de Mme Salvage dans la suite de ces souvenirs, et dans les lettres de M. de Chateaubriand.

Cependant la situation des partis en France, dans les chambres et au sein même du conseil des ministres, était loin de se pacifier.

La division sourde qui existait depuis longtemps entre M. de Villèle, président du conseil, et le ministre des affaires étrangères, se marquait plus ouvertement. Le projet de loi pour la réduction des rentes, projet favori de M. de Villèle, qui préoccupait et passionnait les esprits, devait être l'occasion de la rupture définitive et éclatante. Le public considérait M. de Chateaubriand et ses amis comme les adversaires du projet, et M. de Montmorency écrivait à Me Récamier, à la date du 24 avril, au moment où la loi allait être discutée à la chambre des pairs :

« Nous sommes en ce moment tout occupés des rentes, et presque uniquement des rentes. Un de vos amis est beaucoup moins favorable au projet qu'un de ses collègues; au moins si l'on en juge par ses amis à lui. — Moi, je crois juger assez impartialement : je suis frappé de quelques objections, mais je ne compte pas me mettre en avant et je crois en tout que je parlerai très-peu. »

La loi fut rejetée, sans que M. de Chateaubriand se fut levé pour la défendre ; dès lors, on résolut de se délivrer d'un collègue incommode. On sait quelle fut la brutalité de ce renvoi. M. de Chateaubriand arrivait aux Tuileries le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, lorsqu'on lui remit un billet de M. de Villèle conçu en ces termes :

« Monsieur le vicomte, « J'obéis aux ordres du roi, en transmettant de « suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa « Majesté vient de rendre. »

Suivait l'ordonnance.

« Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand. »

Le ressentiment de l'homme ainsi outragé fut implacable. L'éloquence, la verve incomparable de polémique dont M. de Chateaubriand était doué, fut mise quatre ans au service de sa vengeance, et renversa enfin M. de Villèle; mais elle n'avait pas atteint que lui. On peut dire que cette rupture avec M. de Chateaubriand fut une des grandes fautes et la perte de la restauration.

Le lendemain du renvoi de M. de Chateaubriand, on lisait dans le Journal des Débats :

« C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve d'une destitution solennelle. Il fut destitué, en 1816, comme ministre d'État, pour avoir attaqué, dans son immortel ouvrage de la Monarchie selon la charte, la fameuse ordonnance du 5 septembre qui prononçait la dissolution de la chambre introuvable de 1815. MM. de Villèle et Corbière étaient alors de simples députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour avoir embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime de la colère ministérielle.

« En 1824, M. de Chateaubriand est encore des i titué, et c'est par MM. de Villèle et Corbière devenus ministres qu'il est sacrifié. En 1816, il fut puni d'avoir parlé; en 1824 on le punit de s'être tu : son crime est d'avoir gardé le silence dans la discussion de la loi des rentes.

« Toutes les disgrâces ne sont pas des malheurs : l'opinion publique, juge suprême, nous apprendra dans quelle classe il faut placer M. de Chateaubriand; elle nous apprendra aussi à qui l'ordonnance de ce jour aura été la plus fatale, ou du vainqueur ou du vaincu. »

La nouvelle de ce bouleversement de la fortune politique de son illustre ami arriva d'abord à Mme Récamier par une lettre de M. de Montmorency.