Livre VI · Livre VI (suite)
La duchesse Mathieu de Montmorency → Mme Récamier, 5 septembre 1827, Bonnétable
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Bonnétable, ce 5 septembre 1827.
« C'est moi, Madame, qui serais bien ingrate si j'avais pu me servir d'une pareille expression en parlant de votre long silence. Vous ne me devez rien assurément; mais, à cette époque cruelle, vous m'aviez si bien comprise que j'éprouverais un chagrin de plus, en voyant s'éloigner ce complaisant intérêt qui s'allie si parfaitement à ma douleur extrême, et qui me permet de lui parler à cœur ouvert et de l'entretenir de ma peine.
« J'allais dire ma peine éternelle : mais non, car Dieu me permet d'espérer qu'elle ne durera pas au delà de ma triste existence. Comment celui qui, je l'espère, est heureux, ne prierait-il pas efficacement pour celle qu'il laisse si à plaindre, et dont l'unique étude est de travailler à mériter de le rejoindre le plus promptement possible? Tous mes établissements, mes travaux, mes occupations même, qui peuvent avoir l'air de distractions aux yeux de ce monde ingrat et si peu accoutumé aux sentiments légitimes et vrais, tendent à ce seul but.
« La fondation de mon hospice se fait. Avant la fin de l'année le bâtiment sera terminé et, le carême prochain, j'y établirai les malades; je veux qu'ils y entrent le vendredi saint et que l'hospice soit consacré à la Croix. Je travaille pour l'éternité; c'est un bon stimulant, n'est-ce pas?
« Je ne compte venir à Paris que pour pleurer avec Adrien1. Aussitôt que je le saurai arrivé, j'irai y passer trois ou quatre jours seulement. Je chercherai toujours à vous voir, n'en doutez pas, excepté dans le logement où vous êtes : je ne crois pas avoir jamais le courage de monter cet escalier dont il me parlait si souvent; il allait si vite chez vous !
1. Le duc de Laval Montmorency. ↩
« Vous avez donc enfin examiné ces vers si touchants et ces précieuses lettres? il faut que vous m'ayez inspiré une grande confiance pour vous les avoir donnés. Vous avez pu entrevoir le bonheur dont j'ai dû jouir, et par conséquent ce que doit être maintenant ma douleur, ma privation, mon isolement.
« Mais adieu, chère Madame, je finis toujours par ressasser le même sujet : pardonnez-le-moi. Vous avez compris mes regrets et mes larmes : il vous aimait tant ! si je n'ose m'établir sur la même ligne, au moins ne doutez jamais de mon tendre et constant intérêt.
« Quand je vois votre nom dans les journaux et dans d'autres ouvrages, je jouis des sentiments bienveillants qui sont toujours exprimés en votre faveur, ils vont droit à mon cœur. Ah ! Madame, travaillez encore davantage pour tâcher de joindre au ciel celui qui a si bien mérité d'y entrer tout droit! »