Livre V · Livre V (suite)
Chateaubriand → Mme Récamier, 3 avril 1824, Paris
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« Paris, ce 3 avril 1824.
« J'ai reçu vos deux lettres du 13 et 20 mars. Je m'avoue bien coupable, j'avais promis de vous écrire, et je n'ai point écrit. Vous devez sentir tout ce que j'ai d'affaires au moment de l'ouverture des chambres. Pardonnez-moi, et si vous souffrez, songez aussi que je souffre beaucoup.
« C'est déjà bien assez que l'on ne me reproche que 'ma perfidie envers Mathieu. Vous savez ce qu'il en est, et ce qu'il en pense lui-même; il a dîné hier chez moi à mes côtés. Mais un homme dans ma position devait être exposé à bien d'autres calomnies. On vous a dit que l'encens m'était monté à la tête : venez, et vous verrez; il m'aurait fait tout un autre effet. Mon grand défaut, c'est de n'être enivré de rien; je serais meilleur, si je pouvais prendre à quelque chose. Je ne suis pas insensible à voir la France dans un tel état de considération au dehors et de prospérité au dedans, et de penser que la gloire et le bonheur de ma patrie datent de mon entrée au ministère; mais, si vous m'ôtez cette satisfaction d'un honnête homme, il ne me reste qu'un profond ennui de ma place, de la lassitude de tout, du mépris pour les hommes beaucoup augmenté, et l'envie d'aller mourir loin. du bruit, en paix et oublié dans quelque coin du monde : voilà l'effet de l'encens sur moi.
« La session sera paisible, nous emporterons toutes les lois que nous désirons, à une très-grande majorité. Il y a beaucoup de talents dans la gauche: tant mieux, cela nous empêchera de dormir. Je ne crois pas que Benjamin Constant soit exclu de la chambre. J'en serais fâché, dût-il m'appeler à la tribune. Vous rappelez-vous tout ce que je vous disais de l'avenir, et de la certitude de nos triomphes? Me suis-je trompé? Quand vous reviendrez, vous trouverez les derniers combats finis, la chambre des députés installée pour sept ans, et un long repos devant nous.
« J'ai heureusement appris votre guérison, en apprenant votre maladie; j'aurais été bien tourmenté.
« Mon neveu Christian est parti pour Rome. Je ne lui ai point donné de lettre pour vous, parce qu'il sera longtemps en chemin. Vous l'avez déjà vu au milieu des ruines, dans un temps où vous pensiez bien peu à moi. Cela me fait plaisir qu'un peu de mon sang et de mon nom soit auprès de vous.
« Revenez; c'est mon refrain. ».