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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre I

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 18 min de lecture · p. 2–17 · chapitre 1 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les quelques biographes et bibliographes qui se sont occupés de Mme d'Hautefeuille ont tous commis la même erreur. Amalgamant noms, prénoms et ouvrages, ils ont fabriqué un auteur féminin représenté en réalité par deux femmes bien distinctes; car il y eut deux comtesses d'Hautefeuille vivant à la même époque et s'adonnant également aux lettres.

La première, celle qui nous occupe, se nommait Anne-Albe-Cornélie de Beaurepaire ; elle naquit à Paris (paroisse Saint-Jean-le-Rond) le 21 mai 1789, d'Anne-Césaire de Liverdy, comte de Beaurepaire, dont on lira plus loin la carrière militaire, et d'Anna-Marie-Mariette de Montgardé. La Révolution, en volant les biens de son père, l'empêcha de réaliser tôt ses rêves de jeune fille, et c'est seulement le 15 janvier 1823 qu'elle épousa Charles-Louis-Félicité, comte d'Hautefeuille, qui avait fait campagne dans l'armée des Princes, servi la Suède de 1789 à 1813 et était pour le moment colonel d'état-major et député.

La seconde s'appelait Anne-Marie-Caroline de Marguerye, née à Paris le 23 août 1786. Son père, major au 42° d'infanterie, fut guillotiné en 1794, et sa mère était une Drumond de Melfort. Le 31 mai 1802, elle se maria avec le comte Eugène-Gabriel-Louis d'Hautefeuille, frère du précédent, qui fit partie de l'armée impériale comme officier au 2° dragons, puis au 4° chevau-légers, et devint maréchal de camp en 18231.

(1) La famille Texier d'Hautefeuille est originaire de Normandie. Charles-Louis, marquis d'Hautefeuille, maréchal de camp, mort en 1805, épousa en secondes noces Mme de Cauvigny d'Escoville, dont : 1° Charles-Louis-Félicité, comte d'Hautefeuille, colonel, député (1770-1865), marié à Anne-Albe-Cornélie de Beaurepaire, dont un fils marié à Catherine-Adolphine de Portes. Sans postérité. 2° Jules-Pierre (1772-1811), marié à Marie-Victorine de Mannoury. Sans postérité. 3° Eugène-Gabriel-Louis (1779-1846), maréchal de camp, marié à Anne-Marie-Caroline de Marguerye. 4° Marie-Catherine-Suzanne-Charlotte, morte en 1820, mariée au baron Frédéric de Fontette. 5° Marie-Constance, décédée en 1836, mariée au marquis de Venoix. 6° Joséphine, décédée en 1829, mariée à M. de Delley de Blancmesnil. ↩

Il est fort naturel qu'on ait confondu ces deux belles-sœurs. En effet, la première portait les prénoms d'Anne-Albe, la seconde ceux d'Anne-Marie, et la première écrivit sous le pseudonyme d'Anna-Marie, prénoms presque identiques à ceux de la seconde ! On s'y perdrait à moins. Pour éviter la confusion, je vais présenter en quelques lignes la comtesse Eugène, dont l'existence offre peu d'intérêt; nous la prierons aussitôt de céder la place à la comtesse Charles, qui la surpassa un peu comme valeur littéraire et eut sur elle l'avantage de s'entourer d'hommes de talent.

Lorsque Me de Marguerye s'unit à Eugène d'Hautefeuille, elle avait quinze ans et demi et lui vingt-trois. Selon la règle immuable qui régit de semblables alliances, au bout de neuf années les deux époux étaient séparés. Tandis que le lieutenant d'Hautefeuille allait promener sa bravoure sur les champs de bataille derrière les aigles impériales, sa femme se trouvait seule pour traîner à travers le monde une vie flétrie par les souffrances physiques et morales. Minée par le chagrin, en proie à de perpétuelles insomnies qui ne s'évanouissaient que dansune solitude complète, atteinte plus tard d'une maladie du larynx, elle était obligée de se confiner six mois de l'année et de garder les plus grands ménagements pendant la belle saison. Croyant échapper aux tracas qu'elle s'imaginait soulevés par des ennemis chimériques, elle se fixa en 1827 à l'Abbaye-aux-Bois, mais une maladie nerveuse la frappa, lui pliant la colonne vertébrale, accentuant ses tristesses et ses douleurs. Au mois de juillet 1828, elle se réfugia chez les Dames Augustines, y demeura deux années, puis revint à l'Abbaye, où son salon s'ouvrit aux lettres à côté de ceux de Mmes Récamier, de Beaufort d'Hautpoul, de Seran et de Gouvello. Devant une élite on y faisait des lectures pas trop longues, et la muse de la maîtresse de maison, muse tout à la fois habile et complaisante, montrait à chacun ce qu'il devait dire en le laissant désespérer néanmoins de pouvoir l'imiter1. Avant de quitter ce Parnasse mondain, Mme Eugène d'Hautefeuille réunit ses œuvres, prose et vers, dans un volume qui parut en 1834 et portait ce titre : Souffrances, bien fait pour attirer les âmes sensibles tout imprégnées des études romantiques. Désormais retirée de la société, notre dame n'abandonna point le commerce d'Apollon; après un long silence, elle publia successivement : Mélanges politiques et littéraires (1850), Fleurs de tristesse (1857), Malheur et sensibilité (1859), ouvrages auxquels nous aurons la charité de ne pas renvoyer le lecteur. Elle s'éteignit en 1861, laissant un nom presque effacé dans la nécropole des bas-bleus du xIxe siècle.

(1) Paris ou le livre des Cent et un. Paris, 1832, t. 1. Article de la duchesse d'Abrantès. ↩

L'étoile de sa belle-sœur n'eût peut-être pas brillé plus vivement si d'illustres amis ne lui avaient donné un certain éclat. A trente-quatre ans, Mme Anne-Albe-Cornélie de Beaurepaire n'était pas encore mariée ; elle habitait Versailles avec son père, ancien mousquetaire, ancien officier de Royal-Picardie. Emigré en 1791, celui-ci avait guerroyé derrière les Princes, dans la compagnie formée des officiers de son ex-régiment, puis il s'était rendu en 1794 dans la Vendée, où on l'avait nommé chef de division dans le corps de Stofflet. Après la première pacification, il avait été incarcéré à Angers et à Saumur, enfin s'était évadé avec dix royalistes qu'il ramena à l'armée commandée par le vicomte de Scépeaux. D'un courage admirable, le comte de Beaurepaire s'était prodigué sur tous les champs de bataille; en août 1795, il avait été blessé grièvement à la main droite, qui resta estropiée; en outre, une balle lui avait traversé la poitrine de part en part et il avait eu deux côtes brisées1. Ces états de service auraient dû suffire à lui attirer les faveurs de Louis XVIII, mais on sait combien la Restauration se montra ingrate vis-à-vis de ses plus héroïques soutiens. Malgré ces blessures, si dangereuses qu'on pouvait à peine concevoir comment Beaurepaire avait survécu, il n'obtint en 1820 qu'une solde de retraite de capitaine se montant à 60o fr. et un brevet de colonel. A peu près satisfait de ces récompenses et possesseur d'une suffisante fortune personnelle, le brave gentilhomme vivait tranquillement en attendant que sa fille voulût bien se décider convoler. C'est de son côté seul que venait la résistance, car, à défaut de la beauté, Me de Beaurepaire possédait un beau nom se détachant en relief sur un fonds de 200,000 fr. qu'elle apportait en dot.

(1) Archives du ministère de la guerre. Dossier Beaurepaire. ↩

Enfin, le 15 janvier 1823, elle se résolut à épouser le comte Charles d'Hautefeuille, dont la situation était, pour une fiancée, plus alléchante que l'âge. Cependant il portait brillamment ses cinquante-trois ans, était colonel d'état-major, gentilhomme de la chambre du roi et député du Calvados. Son père, le marquis d'Hautefeuille, avait servi comme maréchal de camp sous Louis XVI, et son grand-père maternel, Antoine-Charles de Cauvigny d'Escoville, avait été chambellan du grand Frédéric. Les souvenirs monarchiques ne s'éteignaient pas dans cette famille, ils s'utilisaient même à solliciter.... Napoléon; car voici ce qu'écrivait le 15 janvier 1813 Mme d'Hautefeuille, née Cauvigny, demandant à l'empereur quelque avancement en faveur de l'un de ses enfants : «.... Votre Majesté mettrait le comble à ses bontés pour les fils et à la reconnaissance de la mère qui n'oubliera de sa vie l'honneur que ses ancêtres et elle ont eu de loger dans leurs demeures de campagne et de ville Henri IV en 1603, Louis XIII en 1620, et Votre Majesté à une époque qui ne s'effacera jamais de son souvenir et de celui des siens1.i Des hôtes aussi marquants jetaient un lustre indéniable sur la maison d'Hautefeuille ; en outre, le comte Charles était un galant homme, fort bien en cour, et jouissant d'une agréable influence auprès du gouvernement qu'il soutenait avec ardeur de ses votes. Le mariage eut donc lieu. Satisfait de la raison qu'avaient montrée les deux fiancés dans cette union, le ciel la bénit généreusement par la naissance d'un fils ; l'Olympe ne voulut pas être en reste et Apollon distribua ses faveurs à la jeune mère. Le messager qu'il dépêcha n'avait au physique rien d'un archange; c'était le philosophe Ballanche. Mme Ancelot le décrit ainsi : « Une loupe le défigurait et il n'était guère plus agréable à entendre qu'à voir; un défaut de prononciation et des distractions continuelles ne lui permettaient pas d'achever une seule phrase. C'était toujours une énigme à deviner1. » Par contre, au moral, « sa pure et rêveuse vertu, qui, au besoin, fût aisément montée jusqu'à l'héroïsme, ressemblait à la candide innocence du premier âge. Non seulement il ne faisait jamais le mal, mais il est douteux qu'il ait jamais pu le bien comprendre, tant le mal était étranger à cette nature élevée et délicate2. »

(1) Ministère de la guerre. Dossier Eugène d'Hautefeuille. ↩

(1) Me Ancelot : Les salons de Paris. Paris, 1858. ↩

(2) Discours de M. de Tocqueville aux obsèques de Ballanche. ↩

C'est en 1827 que Mme d'Hautefeuille fit la connaissance de cet homme rare et parfait dans le commerce ordinaire de la vie3. Ballanche avait alors dépassé la cinquantaine, période où les facultés sont dans toute leur vigueur, l'âme dans toute sa splendeur, période de la sagesse et des hautes vertus. Elle sut discerner vite le charme de son caractère, sa simplicité d'enfant et l'âme naïve qui accompagnait ses vastes facultés; elle fut touchée par ce cœur qui débordait d'amour pour les hommes comme pour Dieu. L'écrivain venait de faire imprimer le premier volume de la Palingénésie sociale, son œuvre principale, poème philosophique aux horizons infinis, destiné à dégager la loi fondamentale qui préside au développement de l'humanité1. L'importance de l'ouvrage se répandait sourdement, le bruit s'échappait d'un cénacle d'amis choisis et favorisés pour lesquels Ballanche imprimait à petit nombre d'exemplaires ses livres qu'on se prêtait. Grâce à l'obligeance de quelques privilégiés, Mme d'Hautefeuille avait déjà pu lire Antigone et l'Homme sans nom, dont la lecture l'avait invinciblement attirée vers l'auteur, mais ces amis courtois étant absents au moment où paraissait le nouveau travail, elle écrivit directement au philosophe pour demander de lui en procurer l'aperçu. Dix jours passèrent sans réponse, Ballanche se hâtait peu, remettant beaucoup au lendemain, quoiqu'il dît souvent lui-même : « Les lendemains sont funestes, car ils sont sur la route de l'éternité. « Enfin, il se présenta dans le salon de Mme d'Hautefeuille, un jour où celle-ci recevait quelques personnes; on causa des questions du moment, le nouveau venu prit la parole, tandis que la maîtresse de maison l'examinait avec l'attention qu'excitent toujours ceux dont l'âme s'est révélée à nous par leurs écrits. Souvent l'amitié se forme d'avance, il ne s'agit plus que d'établir les rapports extérieurs.

(3) Je crois inutile de refaire une biographie de Ballanche. On peut consulter a son sujet J.-J. Ampère, Delécluze, G. Frainnet, C. Huit, F. Neve, V. de Laprade, L. de Loménie, A. Prat, Sainte-Beuve, les Mémoires d'Outre-Tombe, les Souvenirs et correspondance de M=e Récamier, le Correspondant de 1883, etc. ↩

(1) A cette époque Ballanche avait déjà donné Antigone, Essai sur les institutions sociales, Le vieillard et le jeune homme, L'homme sans nom, etc. ↩

Au premier abord l'aspect du savant n'offrait rien d'attirant. Altéré par les suites d'une trépanation subie dans sa jeunesse, son visage avait des proportions inégales, une joue semblait comme grossie par une fluxion permanente, son air était débile et faible, et ses jambes fort menues paraissaient, des cette époque, le porter avec peine. Mme d'Hautefeuille avoue qu'elle le trouva laid lors de sa première visite, mais quand les splendeurs de son âme eurent éclairé sa face, la défectuosité des traits disparut et, à la longue, elle lui reconnut même un cachet de grâce. Voici les termes qu'elle emploie pour dépeindre son futur ami1 :

(1) Notice inédite sur Ballanche, écrite par M=e d'Hautefeuille. Toutes les lettres incluses dans ce livre appartiennent au vicomte de Vanssay, petit-neveu de M= d'Hautefeuille, qui m'a fait l'amitié de me les confier. Elles lui ont été léguées par la marquise de Maillé de la Tour-Landry. ↩

« Son front large et haut, d'une voûte parfaite, portait l'empreinte du génie; ses yeux, animés et jeunes jusqu'à son dernier jour, étaient d'une limpidité sereine que je n'ai vue qu'à lui, et sa bouche, quoique déformée par la maladie et par l'âge, avait un sourire d'une finesse et pourtant d'une naïveté particulière. Mais, pour découvrir la beauté cachée de ce visage ravagé, il fallait l'avoir vu plus d'une fois.

« Au premier coup d'œil elle frappait autrement et tout en l'écoutant je me demandais à quoi rattacher dans cet extérieur si simple, dans cette chétive et frêle apparence, les richesses, les élégances si parfaites de son style, ces délicatesses exquises, ces formes admirables, cette merveilleuse harmonie d'une prose qui ne sera jamais surpassée. J'en cherchais en vain les indices. Eh bien, tant il est vrai que nous nous révélons toujours au dehors, il me semble trouver ces signes révélateurs dans des mains d'une délicatesse extraordinaire (les mains apprennent presque tout l'être à ceux qui savent les observer), et aussi dans une finesse étonnante de la peau du visage, finesse extrême du tissu remarquée chez plusieurs hommes de génie et particulièrement chez M. de Chateaubriand. »

Une femme seule est capable de faire subir à son modèle un tel examen externe, d'en analyser les résultats, de noter que c'est peut-être grâce à cette ténuité de l'épiderme que les maîtres sont si vibrants, si impressionnables, si promptement atteints, si vite émus par toute chose. Ils sont moins enfermés que certains dans leur organisation, plus en contact avec ce qui respire sur la surface de la terre ; leur âme et leur intelligence se trouvent plus immédiatement en communication avec les autres âmes et les autres intelligences; ils sont comme des lyres toujours vibrantes.

La première visite de Ballanche à Mme d'Hautefeuille fut courte, mais celle-ci espérait le revoir, la démarche qu'elle avait faite ayant révélé au philosophe une sympathie bien capable de ramener l'homme sympathique par excellence. Il revint, en effet, quelques jours après, afin de connaître l'impression de la jeune femme sur son livre. On s'en doute certainement, c'était une profonde admiration que Mme d'Hautefeuille eut le bonheur de traduire en phrases charmantes qui conquirent le bon rêveur. La conversation se fit plus liante, plus active, plus intéressante; l'heure du dîner approchait et le visiteur ne partait pas. Oh ! devant les hautes pensées exprimées si purement sur un ton nouveau, Mme d'Hautefeuille ne songeait guère aux vulgaires satisfactions gastronomiques. Non, certes, mais elle attendait un invité dont la rencontre avec Ballanche pouvait devenir fort gênante.

Le baron d'Eckstein, publiciste ingénieux, spirituel et fougueux, philosophe élève de Maistre et de Bonald, fondateur du périodique le Catholique, venait d'écrire sur la Palingénésie un article où, après des éloges à l'auteur, il le traitait durement comme penseur, l'accusant de s'égarer dans sa propre pensée sans planer au-dessus de son sujet et nommant son ouvrage Le livre des erreurs et de la vérité. Bref, la coupe était amère, quoique les bords fussent enduits de miel. Les aiguilles de la pendule avançaient toujours. Mme d'Hautefeuille prit son courage à deux mains, et pour s'excuser de ne pas retenir Ballanche, elle lui avoua le nom de son convive : « Ah! j'aurais bien du plaisir à le connaître, répondit simplement l'excellent homme, on est souvent dénigré faute d'avoir été compris. » l resta donc, fit à son adversaire l'accueil le plus bienveillant, causa en termes très simples de la critique de son œuvre, développa largement son système et insista sur les points où il lui semblait être resté obscur. D'Eckstein avait une conversation flamboyante, il discourait avec une verve, un entrain prodigieux, sa parole était une lave ardente; Ballanche, au contraire, parlait lentement, cherchant ses mots et choisissant ses expressions, surtout avec les gens qu'il connaissait peu. Dans leur entretien ce jour-là, on ne sait à qui serait demeuré l'avantage, probablement au plus impétueux, si la discussion eût commencé, mais la douceur, l'absence entière de toute susceptibilité de Ballanche, domptèrent le baron d'Eckstein. Il sentit s'éteindre son feu d'argumentation, il devint triste d'avoir été dur envers un tel homme et finit par lui demander son amitié, comprenant alors ce qu'elle pouvait valoir. Du même coup il gagna celle de la maîtresse de maison que l'attendrissement gagnait devant cet heureux dénouement.

Après cette soirée qui fit époque, Mme d'Hautefeuille reçut Ballanche de temps en temps, tou-Jours avec plaisir, mais sans intimité. Elle le savait si lié avec Mme Récamier, si fasciné par Juliette, qu'elle n'espérait pas grand'chose de son commerce, tout en jugeant néanmoins qu'une affection pouvait fleurir encore près de celle qui faisait le fond et le charme de son existence. La première fois qu'elle le revit, elle lui parla de sa belle amie; à ce nom, son visage rayonna, s'éclaira, puis, après quelques mots sur ce sujet inépuisable en douceur pour lui, le philosophe ajouta : « Quel empire pourtant que celui de la beauté! Rappelez-vous Homère. Les vieillards se levaient à l'approche d'Hélène et disaient : Pardonnons aux Grecs et aux Troyens; en la voyant on comprend leur terrible guerre. » Et comme Mme d'Hautefeuille approuvait : « La beauté de Mme Récamier est célèbre dans le monde entier, continua-t-il; en Angleterre, le peuple un jour détela sa voiture pour la traîner en triomphe, et voilà que maintenant son image portée en Chine y devient l'objet d'une sorte de culte et sert de type au beau dans les arts plastiques. » Ballanche se trompait sans doute au sujet des habitants du Céleste Empire ; le beau, quoiqu'il soit une chose absolue, n'est compris dans toute sa puissance que par ceux dont l'intelligence a développé le goût, mais nul mieux que lui n'était capable d'apprécier l'éclat de sa divine amie. Malgré son sexe, Mme d'Hautefeuille ignorait alors la jalousie, puisqu'elle n'a pas craint d'écrire ces lignes sur Mme Récamier :

« Je me souviendrai toujours d'avoir aperçu cette figure exquise dans toute sa splendeur. Elle ressemblait alors à l'une des plus jeunes filles de Niobé dans son charme triste et virginal. Son image est restée dans mon esprit durant de longues années, et nul des portraits que j'ai vus d'elle ne m'a rendu cette belle vision de ma jeunesse. »

Ballanche et la comtesse Charles d'Hautefeuille préludaient à une sérieuse intimité lorsque la Révolution de juillet éclata. Ce fut le temps d'épreuve des affections sincères; quelques-uns qui avaient tout perdu se trouvèrent si riches en amis dévoués qu'ils purent bénir leur mauvaise fortune. L'amitié de Ballanche pour son admiratrice devint soudain une vieille amitié. L'orage l'avait mûrie.

Mme d'Hautefeuille n'habitait plus Paris que par moments et donnait une grande partie de sa vie à sa propriété de Saint-Vrain (Seine-et-Oise), mais lorsqu'elle débarquait dans la capitale, Ballanche voulait être averti de l'arrivée et on le voyait chaque jour se présenter à la demeure temporaire de la comtesse. Bientôt les familiers choisirent les heures où ils pouvaient rencontrer le philosophe, afin de jouir du charme de ses entretiens, de sa conversation toujours élevée, quelquefois singulièrement naïve et pleine de bonhomie. Voici ce que raconte Mme d'Hautefeuille de cet aimable savant qu'elle nommait le La Fontaine chrétien:

« M. Ballanche goûtait la société des femmes. « C'est par elle, disait-il, que la pensée se propage. Elles propageront la mienne. » Il aimait qu'elles allassent à lui, et peut-être ce qui l'inclina vers moi, ce fut d'avoir été une des premières entraînée par sa réputation encore à peine sortie du cercle de ses nobles amitiés. Depuis elle a bien grandi, cette réputation, et ceux qui le chérissaient ont eu le bonheur de l'en voir jouir de son vivant. Les causeries en tête-à-tête lui plaisaient surtout et c'était là qu'il était admirable. Rien ne le gênait plus, sa parole ordinairement un peu lente s'animait à son insu, se colorait et devenait éloquente. S'élevant alors, il planait dans les hauteurs éthérées qu'habitait le plus souvent son esprit. D'autres fois, ses entretiens étaient tout empreints de grâce et de simplicité; il avait de petites histoires charmantes qu'il narrait à merveille ; certain soir il nous raconta qu'un garde national venait de lui présenter les armes en disant : « Honneur à la philosophie ! »

L'incommensurable douceur de ce lettré faisait néanmoins place par moments, par rares moments, à des coups de tonnerre éclatant tout à coup dans un ciel pur. Delécluze rapporte qu'après un bon dîner chez la duchesse de Devonshire, Ampère et Ballanche revinrent le soir à dix heures chez Mme Récamier, où se trouvaient déjà quelques intimes. Au cours de la conversation, on cita Bossuet, lorsque Ballanche, prenant la parole, fit une charge à fond contre l'aigle de Meaux, s'anima, s'emballa et finit par s'écrier : « Non ! qu'on ne me parle plus des vertus et des talents de Bossuet, d'un homme qui a osé dire que Dieu n'a pas révélé le dogme de l'immortalité de l'âme aux Juifs parce qu'ils n'étaient pas dignes de recevoir cette vérité ! Par ces mots, il mérite le feu et les cinquante mille bûches de l'Inquisition ne suffiraient pas pour le rôtir.... Il y aurait là cinquante mille fenêtres que je m'en précipiterais d'un coup en témoignage de ce que j'avance1 ! » Comme, en jetant ces mots, le péroreur était rouge d'indignation et, tout en marchant, frappait sur l'épaule des auditeurs assis, ce fut un éclat de rire général auquel il se laissa bientôt aller lui-même.

(1) E.-J. Delécluze : Souvenirs de soixante années. Paris, 1862. ↩

La chute de la monarchie légitime avait fort affligé Ballanche, parce qu'elle déroutait une partie de ses prévisions. Le départ des Bourbons ne le peinait pas outre mesure, mais il interrompait brusquement son séjour à Dieppe en compagnie de Mme Récamier et, malgré sa débonnaireté, le digne savant eût fait tomber la tête de Charles 1, du duc d'Angoulême et de bien d'autres pour un sourire de la belle Juliette. Qu'on en juge par ces lignes de Mme d'Hautefeuille :

« Après Dieu, principe de toute beauté, venait immédiatement pour lui Mme Récamier. C'était le Créateur reflété dans la plus parfaite, la plus idéale de ses créatures. Jamais il n'eut la témérité d'en être ce qu'on appelle épris. L'amour si parfait, si éthéré, si idéalisé qu'il eût pu éprouver, eût encore été un sentiment trop terrestre pour qu'il osât l'offrir même dans le plus secret de son cœur à une femme tant imprégnée à ses yeux de divine poésie. Ses sentiments étaient un mélange inouï d'admiration, de tendresse exquise et de complète vénération. Elle était à ses yeux Antigone, Béatrix, Eurydice, la fille de sa plus pure vision. Et lui était devant elle OEdipe, le Dante et Orphée tout ensemble, l'aimant comme un père, comme le chaste époux de son âme virginale et aussi comme le poète inspiré adore les rêves d'or et d'azur de son génie. Il avait raison de le dire : ce n'était pas de l'amour qu'il avait pour Mme Récamier, c'était la fleur, l'essence et la rosée de tous les sentiments d'une âme d'élite qu'il répandait à flots sur l'être le plus charmant, le plus idéal qu'il eût pu rêver, sur celle qui résumait toutes les beautés de l'âme révélées par la beauté la plus parfaite. «

Ces phrases qui prouvent le néant d'envie sont l'exact reflet des sentiments éprouvés par leur auteur. Le brave Ballanche les connut, put longuement s'assurer de leur pureté et c'est à cause d'eux que dans l'océan d'amour qu'il avait formé pour Juliette, Mme d'Hautefeuille eut l'avantage de bénéficier de quelques gouttes d'eau.

Alfred Marquiset (1866-1920), Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc, Paris H. Champion, 1912. Domaine public. Texte : Internet Archive (fac-similé). Les liens vers les personnes, lieux et dates sont ajoutés par ce site.