Chapitre XII (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 26 mars 44
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26 mars 44.
Je comprends trop combien vous avez dû trouver votre maison froide d'inhabitation et de saison, plus solitaire ; combien vous avez besoin de printemps ! Et aussi de reprendre vos travaux. Je vous prie de dire à Mme de la Prévalaye combien je pense, combien je sympathise à son affreux malheur ! Hélas ! Vous savez combien, en ce moment, j'ai la triste occasion d'y penser sans cesse. Le jeune ménage que vous savez est dans le même état et s'achemine inévitablement vers la dernière crise.
(1) Chateaubriand fit paraître la Vie de Rancé en mai 1844. Sainte-Beuve a dit de ce livre : « C'est un véritable bric-à-brac, l'auteur jette tout, brouille tout et vide toutes ses armoires. » (Chateaubriand et son groupe littéraire, Paris, 1861, t. II.)
J'ai fait vos commissions auprès de Mme Récamier qui en est toujours à dire qu'elle ne vous a qu'entrevue.
M. de la Prade part jeudi. Je vais lui faire une note pour la recherche de mes vieilles paperasses. Je ne sais s'il pourra les retrouver ; il en a le vif désir d'après ce que je lui en ai dit. Je suis bien certain qu'il n'y a rien à en tirer, mais je pense en même temps que ce fouillis pourrait donner lieu à un article intéressant pour la Revue lyonnaise, à cause de la donnée1. Ce qui m'a remis sur la trace de ces vieilleries qui ont près de cinquante ans, c'est une fort triste circonstance. J'avais donné à la ville de Neuchâtel, en Suisse, un jeune Lyonnais pour un cours de littérature. Ce jeune homme, très distingué, est mort d'une manière tragique. Sa mort a été un véritable deuil pour toute la ville. Depuis ce temps, tous les Neuchâtelois qui viennent à Paris viennent me voir. Ces jours derniers, il en est venu un qui m'a dit que M. Tisseur (c'est le nom du jeune Lyonnais) avait fait un certain nombre de leçons sur moi, quatre sur Antigone seulement, et que les leçons avaient été en partie écrites. M. de la Prade était l'ami particulier de M. Tisseur. Deux pièces du volume de M. de la Prade sont consacrées à cet ami; l'une, Invocation sur la montagne, l'autre, Adieux sur la montagne. Il compte, avec quelques jeunes amis, mettre en ordre les papiers du pauvre jeune homme, et en tirer ce qu'ils pourront. Il paraît que tous ont conservé pour lui le plus religieux souvenir.
(1) Ballanche fut le premier inspirateur de Victor de Laprade. Le mysticisme rêveur du premier s'harmonisa parfaitement avec les tendances métaphysiques du second. « Laprade, a dit Sainte-Beuve, est en vers comme un Ballanche plus clair et sans bégaiement. » ↩
Maintenant, venons à une chose à laquelle j'attache le plus grand prix.
M. Hetsch a entre les mains deux volumes d'Ampère. Si M. Hetsch pouvait faire un article dans la donnée qu'il m'a expliquée, et que je crois si parfaitement vraie, vous ne sauriez croire combien j'en serais touché.
Je veux vous copier une phrase de votre dernière lettre : Je le regarde (M. de la Prade) comme un vrai poète, plus que personne de ce temps, et la plupart de ses pensées m'ont tout à fait charmée.
C'est sur cette expression, plus que personne de ce temps, que je désire une explication.
Vous avez été interrompue et vous n'avez pas achevé ce que vous aviez à me dire à ce sujet.
Je ne suis point étonné que M. d'Hautefeuille ait été si fatigué.
Ménagez donc bien toutes vos santés.
Mille et mille tendresses les plus tendres et les plus respectueuses.