Chapitre III (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 18 juin 1835
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Vous ne me dites point si vous devez venir nous faire une visite à la fin du mois.
Mme Swetchine est toujours dans la même situation alternative. Et cependant, au fond, je crois à un mieux ; mais je suis loin d'être rassuré.
J'ai lu cet article du Temps, mais je veux tâcher de lire le livre. Entre ces hommes et moi, c'est toujours la même question, à savoir si l'humanité est dans un état normal, ou si elle en est sortie pour y rentrer. Le doute, vous le savez, a commencé à mordre sur notre pauvre croyant.. Mon Dieu ! ce qui m'effraye de plus en plus pour moi, c'est que je deviens une nécessité du temps. Et que suis-je pourtant ?
J'ai conduit hier l'abbé Cœur chez Mme Récamier. Encore un homme excellent !
Mais savez-vous bien que ce que l'on appelle la puissance de la sacristie prend de l'ombrage sur nos trois premiers prédicateurs du carême dernier? Le pauvre abbé Lacordaire n'a pas pu conquérir encore la pleine confiance de la sacristie. C'est la sacristie qui a tué notre cher abbé de Lamennais.
Nous nous attachons beaucoup à M. de Lamartine. Lui aussi est excellent, et il est parti blessé de l'épreuve qu'il vient de subir. Voyez-vous, les hommes s'usent vite avec un tel frottement. Rendez votre affection à M. de Lamartine et à sa noble et douce femme. Mme Récamier les aime beaucoup, et moi je leur suis tendrement attaché.
Savez-vous que M. d'Hautefeuille a fort réussi auprès de Mme Récamier? Quant à vous, c'est une autre affaire : il y a réciprocité parfaite entre vous et elle.
Je n'ai point encore examiné votre précieux manuscrit. Savez-vous que je me suis laissé engager à faire l'article « Dieu › dans le Dictionnaire de la conversation? L'éditeur a heurté à toutes les portes avant de venir frapper à la mienne. Il ne savait plus où donner de la tête, et je me suis résigné. C'est un livre où écrit l'abbé Gerbet : voilà qui m'a ébranlé. Depuis longtemps, je sentais que l'ordre des preuves de l'existence de Dieu avait besoin d'une rénovation complète : c'est ce qui m'a déterminé. Mon article sera très court, parce que je n'ai pas le temps de le faire long. Mais il indiquera une voie nouvelle, et le livre a 45,000 souscripteurs. J'espère que vous m'approuverez d'avoir cédé à la tentation de commencer, sous ce rapport, l'éducation de 45,000 souscripteurs.
Je vous quitte pour aller au mariage de M. de Raigecourt avec la belle Napolitaine.
Mille tendres souvenirs à toute la colonie.
Hébal.