Chapitre III
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 14 mai 1835
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il me paraît que, depuis deux jours, Mme Récamier va réellement mieux. Elle croit reconnaître que de deux jours l'un, la nuit est mauvaise. Ceci serait une indication, mais les médecins sont inhabiles aux états pathologiques non caractérisés. Ce qui vaut le mieux, c'est le beau temps. J'espère qu'il sera le meilleur des médecins.
M. de Lamartine et moi nous sommes allés aux improvisations. L'assemblée était nombreuse et patiente, plus qu'il n'appartient à une assemblée française. Il y a dans M. de Pradel une prodigieuse habileté, et dans Cicconi un sentiment poétique très réel. Le sujet était scabreux. Il s'agissait des deux frères Borgia aimant leur sœur Lucrèce. Mais Cicconi avait supposé qu'ils ignoraient d'abord que ce fût leur sœur. M. de Pradel était entré dans le vif du sujet, car il a peint non le sentiment de l'amour, mais bien la passion de l'inceste. C'est bon pour une fois ; on ne m'y reprendra pas.
Je suis allé passer une soirée chez Mme Le Tissier. J'y ai trouvé M. et Mme de Lamartine et mon cher abbé Cœur. Cet abbé vient heureusement remplacer dans notre belle collection d'abbés notre très cher et très regretté ange déchu. Mais j'espère que nous finirons par réhabiliter Abbadona. Vous savez que, pour moi, la déchéance et la réhabilitation sortent de la même racine.
Je vous donne le conseil de faire l'inventaire de vos schales. S'il y en a un que vous ne reconnaissiez pas, il appartiendra à Mme Le Tissier. Alors, renvoyez-le-lui, afin qu'elle ne s'enrhume pas, par votre fait.
J'ai entendu MIe Moreau, cette jeune Muse de Niort dont l'étoile brille, en ce moment, sur l'horizon de Paris. Cette jeune Muse n'a pas un beau visage, mais elle a un beau mouvement poétique.
Mercredi prochain, j'ai une bonne action à taire et cette bonne action m'ennuie prodigieusement. Imaginez-vous que Mme Mercœur, trouvant que sa fille était dans un cimetière trop modeste et trop peu visité, celui du mont Parnasse, la fait exhumer pour la transporter au Père-Lachaise. Et elle est venue me prier de prononcer un discours sur la nouvelle tombe. Comme cela va à mes impressions, à mes sentiments, à mes croyances intimes ! Cette pauvre mère a pour elle son malheur ; mais, en vérité, elle n'a que cela.
Donnez-moi bien vite, je vous prie, des nouvelles de votre désert. HÉBAL.