Chapitre II (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 24 septembre 1834
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Je conçois bien le chagrin de M. et de Mme de Kergorlay1. Je suis allé plusieurs fois chez lui, mais je ne l'ai point encore vu. Je sais seulement que la triste mère va bien comme santé.
(1) M de Kergorlay avait eu le 11 septembre un enfant mort-ne. ↩
Je ne sais pourquoi M. de la Gervaisais est si pressant, puisqu'il va revenir et que nous nous expliquerons. Je suis fort aise que vous l'encouragiez, parce que c'est dans un sens qui est tout à fait le mien. J'espère que, grâce à votre impression spontanée, il viendra à mon point de vue.
Je conçois tout à fait votre répugnance à l'égard de ces sortes d'autopsies faites sur le sujet vivant. Toutefois, comme écrivain, il se trouve que je suis un peu blasé sur ces choses. Un écrivain se livre au public corps et âme. C'est ce qui fait que j'ai si longtemps hésité à la pleine publicité. La pudeur de mes sentiments intimes s'est long-temps révoltée de l'idée d'introduire le public pêle-mêle dans ma confidence. Or, il faut rendre justice à Sainte-Beuve, il n'a usé que de ce qui était patent, ou de ce qui pouvait s'induire naturellement, et il l'a fait avec une extrême délicatesse. Quant à moi, il faut bien que j'en prenne mon parti ; tout ce que je dois désirer, c'est d'avoir à essuyer d'abord le scalpel d'une main amie. Mais pendant que Sainte-Beuve écrivait cette biographie, l'Impartial de Fribourg me lançait des anathèmes qui, heureusement, ne portent point. J'ai appris seulement par là qu'une jeune fille avait la tête tournée de mes écrits, et surtout de la Vision. J'ai appris encore par là qu'une brochure dont j'ignorais l'existence, et dont j'ignore encore le titre, donne à l'ère actuelle de l'humanité le nom d'ère de Ballanche. De là, sans doute, la grande colère de M. O'Mahony. L'article de Sainte-Beuve ne peut que m'attirer de nouvelles malédictions du Fribourgeois. De plus, la Revue du Progrès social déclare la Vision une œuvre platonique de la plus grande portée : chagrin de plus pour l'invariable. Il ne nous reste à répéter, malgré l'invariable, que le mot de Galilée : Et pourtant elle se meut !
Vous me dites que le baron doit vous en vouloir, et lui prétend, de son côté, que vous lui en voulez : j'en conclus un malentendu qui cessera sitôt que vous le voudrez.
Je vous félicite de la visite de Mme de Moger. Il est bien vrai que vous avez un temps à souhait pour la campagne, ce qui augmente tous les autres charmes.
Quant à ma santé, elle ne saurait être meilleure. Je profite peu du beau temps pour la campagne. Je travaille peu. Je dépense mon temps à toutes choses. Cependant, ma toile se fait.
J'ai écrit à l'abbé de Lamennais. Je lui ai dit que je voulais le faire comparaître dans la Ville des Expiations. J'espère qu'il n'est pas trop effrayé de mon mandat de comparution. Il ne m'a pas encore répondu.
Vos excellents raisins ont été dévorés par le visionnaire Hébal. Cet être fantastique croit que le raisin fait grand bien lorsqu'il est mangé hors des repas. Je le soupçonne de s'être quelquefois levé la nuit pour aller mordre à la grappe. N'en dites rien à personne, et surtout ne l'écrivez pas au grand inquisiteur de Fribourg.
Mille bons et tendres souvenirs à vous, à M. d'Hautefeuille, au néophyte Charles et à votre collègue en initiation maternelle, le jeune poète qui me cache encore ses vers.
Hébal.