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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre VI (suite)

Ballanche → [Mme d'Hautefeuille], 23 juin 37

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 4 min de lecture · p. 98–99 · chapitre 72 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

23 juin 37.

Hélas! voici ce qui est arrivé. J'ai eu de vives inquiétudes. La même incertitude continue, et, quoi qu'on en dise, l'état devient de plus en plus alarmant. Je ne vois pas d'altération apparente, mais la poitrine se prend. De plus, c'est un état fort triste que cette sorte de solitude forcée au sein même de l'intimité. M. de Chateaubriand était très souffrant, ce qui était une complication de plus. Il était beaucoup mieux aujourd'hui.

Cependant, j'ai fait votre article, tellement fait que je l'avais signé pour le porter au journal. Vous ne pourriez vous imaginer le tas de brouillons que j'avais faits avant d'arriver à cette rédaction définitive. Que bien que mal, c'était fini. Je l'ai relu, je l'ai trouvé trop long pour le journal. Je me suis mis à le réduire. Je le réduis de plus de moitié. Lorsque ceci sera fait, je donnerai l'article réduit au journal. Je conserverai l'article tel qu'il est fait à présent, j'y mettrai quelques notes pour des choses que je veux y ajouter, et je vous enverrai le tout pour que vous y fassiez vos remarques, et cela deviendra la préface de la seconde édition.

J'ai trouvé combien il m'est difficile d'écrire à présent. Il faut bien mettre quelque chose sur le compte de la vie inquiète que je mène, mais il y a aussi je ne sais quelle difficulté d'écrire, qui va trop souvent jusqu'à l'impossibilité. Ce m'est un bien fâcheux présage de ce qui m'attend pour mon travail définitif.

J'ai envoyé vos conditions à Didot. Mais, auparavant, je les ai relevées sur un exemplaire que j'ai gardé par-devers moi. Sitôt que mon article sera fini, et ce sera demain, je relirai l'Ame exilée avec vos corrections. J'y ferai immédiatement mes remarques. Je vous enverrai le tout afin que vous preniez un parti sur toutes choses. Mais ne me faites pas envoyer d'épreuves ; cela pourrait entraîner trop de longueur. C'est assez comme cela.

Ce n'est pas de mourir moi-même en propre personne qui me tourmente, c'est de mourir dans les autres. C'est de mourir successivement dans les autres et dans soi, de mourir par morceaux, qui fait toute ma tristesse. Cette difficulté que je suis sûr de rencontrer pour l'expression de ma pensée définitive est bien une sorte d'avant-goût de la mort.

Je vois que Mme Récamier perd la voix, que ses yeux lui manquent, que peut-être sa poitrine s'altère. M. de Chateaubriand avait ces jours-ci le sentiment d'une grande altération. Nous venons de perdre le duc de Laval. Voici bien des pertes que je fais parmi mes amis les plus anciens.

Vous, vous vivez dans la solitude; mais vous êtes pleine de vie. Votre pensée a acquis un instrument, et, je vous assure, un instrument très bon.

Ce n'est pas à mon âge qu'on peut espérer de reconquérir un instrument perdu. Ma santé est très bonne ; j'aimerais mieux être souffrant comme je l'ai été souvent et longtemps. Vous savez, ou vous ne savez pas, que je me suis toujours très bien accommodé de la souffrance. Je trouve que cela aide bien à supporter la vie. Ce n'est pas la mort qui déplaît, c'est la décadence. Et je le sens bien dans Mme Récamier, dans M. de Chateaubriand, c'est-à-dire que je sens combien cette triste impression existe chez eux.

Je ne sais pas ce que je retrouverai de Platon; il est complètement dépareillé.

Mon article réduit ne vous plaira pas ; l'article entier ne vous aurait pas plu. Possible que la préface qui en résultera vaille mieux.

Mme Récamier aurait désiré que j'eusse fait des citations. Elle avait raison, mais je n'avais pas conçu mon article pour cela. Si j'avais pu causer et discuter avec elle, je crois que j'aurais mieux réussi. Mais il n'y a pas moyen. Voyez done comme on est barré de tous côtés.

M. de Salvandy, en m'écrivant une lettre officielle pour la Légion d'honneur, y avait joint une lettre très aimable de lui1. J'ai bien fait trois lettres de réponse et je n'en ai envoyé aucune. Cette décoration me paraît une stupidité pour moi dans ce moment. Depuis longtemps je n'ai rien publié, ce qui ôte le motif ou l'occasion. Je suis en dehors de toutes choses, je ne vais nulle part. A quoi donc peut me servir le ruban ? Je ne l'ai pas encore mis. Il faudra bien qu'un jour je fasse une visite à M. de Salvandy. Ce jour-là je mettrai le ruban, puis ce sera fini.

(1) Ballanche fut fait chevalier de la Légion d'honneur le 7 juin 1837. ↩

Mille tendres et respectueuses amitiés.

Ballanche.