Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre VII

[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 5 mai 38

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 4 min de lecture · p. 117–119 · chapitre 85 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

5 mai 38.

J'avais eu bien du regret de ne pas m'être trouvé chez moi lorsque M. de Sivry est venu me voir; j'en ai bien plus à présent. Mais vous allez faire une petite apparition; que je sois prévenu du jour, afin que nous ayons une heure à nous !

J'apprends avec plaisir que Charles tousse moins, et je suis charmé aussi qu'il vienne un peu se faire voir à son médecin. Sa santé a encore besoin d'être surveillée.

Mme Récamier vient de quitter l'Abbaye-aux-Bois; elle s'est provisoirement établie chez Mme Lenormant. Le violent orage de ces jours derniers et des raccords de peinture dans son escalier lui avaient ôté la voix. Ces vicissitudes la désolent et lui font du mal.

J'ai su par mon jeune ci-devant abbé combien M. Pinard avait été bon pour lui, et j'ai été bien contrarié d'avoir donné un tel embarras, inutile, è cet excellent ecclésiastique. Mon pauvre protégé n'est pas venu me voir depuis longtemps. Je crois qu'il y a de bonnes choses dans ce malheureux jeune homme, mais il a bien compris que je ne pouvais rien pour lui. Raison de plus, pour moi, de le bien juger.

J'ai, je crois, une femme de chambre qui vous conviendrait. Elle était attachée à Me de Martigny à l'Abbaye-aux-Bois. Maintenant, elle est chez le curé qui loge dans la même maison que moi. Ma gouvernante serait charmée que vous prissiez cette fille, dont la besogne est trop forte, parce que le curé a toute une famille avec lui. Je la crois très douce et très bonne. Ma gouvernante me dit que vous êtes menacée de perdre aussi votre cuisinière. Je ne sais sur quoi elle se fonde. Mais enfin, la sœur de lait de celle que nous vous offrons pour femme de chambre serait une cuisinière qui vous conviendrait. Ces deux filles seraient bien contentes si elles pouvaient entrer toutes les deux chez vous. J'allais vous écrire à ce sujet lorsque j'ai reçu votre lettre.

Je suis assez en peine du Congrès de Vérone et de la Guerre d'Espagne.

En ceci comme en beaucoup de choses, je fais taire mes propres sentiments et je garde un silence qui m'est assez pénible. Je pense comme vous, pour la partie littéraire, et comme M. de Carné pour la partie politique. J'ai rencontré, hier, M. de Carné, presque au moment où je venais de recevoir votre lettre. Il m'a interrogé à brûle-pourpoint. Je me suis trouvé sans défense. Il a fait un article qui sera inséré dans la prochaine Revue des Deux Mondes1. Je n'ai exercé aucune influence sur cet article, mais je l'ai trop confirmé dans ses impressions, chose que je n'aurais point faite si je m'étais attendu à sa rencontre fortuite. Je ne doute point que M. de Carné n'ait mis bien des ménagements dans l'expression de son opinion; mais ce sont des ménagements, et M. de Chateaubriand est accoutumé à un autre régime. Je suis entouré de personnes qui traitent fort mal ceux qui ne partagent pas leur enthousiasme. Mme Récamier serait la seule à souffrir plus patiemment la controverse, et je vois bien qu'elle a des craintes et des tristesses, ce qui, joint à ses autres sujets de tristesse, ne lui fait pas du bien. Je n'ai point dit à M. de Carné votre impression; je ne la dirai point à Mme Récamier.

(1) Revue des Deux Mondes du 15 mai 1838, article de M. de Carné sur le Congrès de Vérone, par Chateaubriand. ↩

C'est une chose bien pénible, croyez-le, de se trouver quelquefois solitaire, au sein même de l'intimité. J'ai le malheur d'être un bloc tout d'une pièce. Mon sentiment sur le livre de M. de Chateaubriand tient à tout un ensemble d'idées, à toute une appréciation du temps et des choses. Toujours je suis absolu dans les idées d'un ordre supérieur, et conditionnel dans les idées d'un ordre inférieur : c'est précisément le contraire qui se manifeste dans la plupart des esprits ; c'est ce qui rend, pour moi, toute discussion si difficile, dans une simple conversation.

Je ne veux pas m'embarquer dans des explications qui ne finiraient point.

Tâchez, lorsque vous viendrez, de m'apporter les feuilles que vous savez. Vous ne ferez que me les prêter, je vous les rendrai.

Mille tendres et respectueuses amitiés.

Hébal.

J'ai rencontré, ces jours-ci, M. de Kergorlay. M. de Lamartine a fulminé un anathème terrible contre la suppression des tours pour les enfants trouvés. Ici, je suis fort à l'aise, parce que les deux théories sont fondées sur des faits que j'ignore. Je vous avouerai cependant que les esprits pratiques m'imposent assez dans ces sortes de thèses. Or, il me paraît bien que les esprits pratiques sont pour M. de Kergorlay.