Chapitre VI (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 25 juin 37
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
25 juin 37.
Ne croyez pas que je vous écrive tous les jours ; ce serait bien contraire à toutes mes mauvaises habitudes. Mais votre lettre est trop sympathique à mes tristesses pour que je ne m'empresse pas de vous en remercier. Je veux aussi me hâter de vous dire qu'avec ou sans raison je suis moins inquiet. Je crois cependant que c'est avec raison. La manière dont M. Récamier fonde son opinion me paraît très réelle, très logique, établie sur une observation vraie.
Mais la gravité est aussi grande sans être aussi alarmante. Le temps, les soins, les précautions seront très longtemps un régime indispensable. Cet état de séquestration complète n'est pas près de finir ; et cet état est triste surtout pour Mme Récamier accoutumée, elle, à une vie avec les autres.
Je suis fort touché du culte inquiet de M. de la Gervaisais pour sa princesse; j'en suis très réellement touché! Mais j'avoue que je ne puis en être troublé. Je n'y puis rien, absolument rien. Et l'impuissance est aussi un repos. M. de la Gervaisais comprend très bien que les personnes qui s'intéressent à ces lettres sont de deux sortes. Les unes, tout en les goûtant comme elles le méritent, ne veulent pas accepter l'innocence de cette publication. Les autres se soucieraient fort peu d'une réhabilitation morale d'une certaine société. Quant à ceux qui ne voudraient voir là qu'un intérêt historique ou littéraire, convenez que ceux-là ne peuvent pas beaucoup s'en occuper. D'ailleurs, il n'y a rien là d'assez vif pour le train ordinaire du monde.
Les commis de M. Delloye m'ont dit que plusieurs personnes étaient venues réclamer des exemplaires de Léa Cornelia qui leur étaient promis par vous. Ces exemplaires ont été refusés. Avez-vous donné une liste ? Si vous ne l'avez pas donnée, il serait bon d'en donner une. Si vous l'avez donnée, il faut tenir à ce que vos promesses soient tenues.
J'ai fini par écrire à M. de Salvandy une toute petite lettre. Voici le résumé de ma toute petite lettre :
J'ai été étonné d'avoir reçu cette distinction, étant d'un âge, et ayant rempli une carrière où je n'étais plus dans le cas d'attendre des encouragements. Je n'ose croire à des titres pour une récompense; et si ces titres existent, ils sont antérieurs à ce moment-ci.
C'était mieux tourné que je ne le dis là ; mais je voulais que ce fût une leçon, à mon occasion, et non à mon sujet, car, Dieu merci! je ne voulais pas concevoir l'idée que j'avais pu croire, un seul instant, que j'avais été oublié jusqu'à présent. Il était bien permis d'oublier ce que je n'avais jamais su.
M. de Salvandy a fort bien pris la chose. Il m'a répondu immédiatement que ce n'était pas pour moi, qu'il savait fort bien que j'étais au delà de l'encouragement et au-dessus de la récompense.
Cette réponse est d'un homme d'esprit, qui me constitue un tout petit tort de susceptibilité. Je préfère bien cela à l'acceptation du fait de parfaite insensibilité de ma part, ce qui eût été plus vrai.
La leçon reste ce que je voulais qu'elle fût, à savoir que, dans ces choses, il y a deux sortes d'à-propos, selon que l'on veut encourager ou récompenser.
Mais vous allez me trouver un peu difficile pour être si désintéressé dans la question. Et c'est précisément parce que je suis désintéressé, que je pouvais mieux donner la leçon.
Quoi qu'il en soit, la première et la seconde lettre de M. de Salvandy sont également aimables.
Ce qui vaut mieux que la croix d'honneur, c'est ce que vous me dites. Vous distribuez à la fois l'encouragement et la récompense. Les femmes s'entendent mieux à ces choses que les ministres. Mais, comme je suis en train d'être hargneux, je vous dirai que votre sentiment sur ce que je suis est exagéré. Le mot est dur, mais il est vrai.
Toutefois, je vous en remercie.
Cette lettre vous prouvera un peu plus de repos ; vous ne m'avez jamais vu aussi bavard.
Mille tendres et respectueuses amitiés.
Hébal.