Chapitre IV (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 18 juin 36
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
18 juin 36.
Mon Dieu ! Je n'ai rien su de la catastrophe dont vous me parlez. J'ai à peine jeté un coup d'œil sur les journaux ces jours-ci. De plus, il paraît que vous avez encore d'autres nouvelles tristes. Tâchez de m'en dire quelques mots. Je n'ai point de détails de Marseille. Le fils est dans une grande désolation1. Il est peu à Paris et beaucoup à Passy. J'y suis aussi beaucoup. Je n'ai pas besoin de vous dire toute la perfection de Mme Récamier dans de telles circonstances comme dans toutes. Je lui ai dit votre affliction partagée. Je lui dirai votre affliction personnelle que je ne suis pas en état d'apprécier, mais que je partage toujours. Le pauvre Justin Maurice était parti pour donner ses derniers soins à sa mère; il a trouvé sa mère venant de mourir sans lui1. Soyez donc bien certaine que le christianisme seul a dit la vérité sur la destinée humaine. Oui, cette vie est non seulement une épreuve, mais aussi une expiation. Car, sans cela, tout cet appareil d'irrémédiables douleurs serait une cruauté gratuite. Parmi toutes mes préoccupations douloureuses, j'ai lu les deux volumes de M. de Maistre. Ils ne m'inspirent aucune curiosité pour vous. A mon sens, c'est un livre parfaitement nul. Il y a bien quelques belles pages, mais un petit nombre, et sans portée. Il efface sans écrire. Je lui avais prêté mon plan, mais je suis obligé de dire qu'il ne l'a pas eu. C'est de l'invective et pas de discussion. Aucun point de départ pour la connaissance. Mais il ne faut pas lire M. de Maistre quand on a du chagrin. C'est un homme trop inhumain. Je relirai plus tard, si je puis. Tâchez donc de trouver un moment, mais pas à la lumière, à cause de vos pauvres yeux, tâchez de trouver un moment, le matin, pour dire en deux mots ce que vous ne pouvez me raconter. J'ai presque honte de ma santé. Celle de Mme Récamier est toujours un peu chancelante. Et les vôtres ? Mille tendres et respectueuses amitiés.
(1) André-Marie Ampere mourut à Marseille le 1o juin. ↩
(1) Justin Maurice, ami de Ballanche, était un poète de quelque talent. Il donna en 1835 Au pied de la Croix et avait écrit en 1833 les Pensées du ciel et de la solitude, avec une préface de Gustave Drouineau. ↩
Hébal.