Chapitre XIII (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 12 février 47
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
12 février 47.
Mme de Chateaubriand a été déposée aujourd'hui dans le caveau qui lui était destiné, à l'infirmerie de Marie-Thérèse, si noblement et si courageusement fondée par elle. Ce caveau est dans la chapelle même. Elle sera là, au milieu des prières dont elle est l'origine, et dont elle sera l'objet. J'ai assisté à la triste et auguste cérémonie. La chapelle était pleine, quoiqu'il y ait eu à peine convocation.
J'ai eu un instant l'espérance de recueillir M. de Chateaubriand dans la maison même où je demeure, M. de Chateaubriand l'eût désiré, ainsi que Mme Récamier. La propriétaire de la maison a un très beau et très grand rez-de-chaussée qu'elle occupe seule, qu'elle n'a jamais eu l'idée de louer. Je suis allé la voir. Nous avons examiné ensemble pour voir s'il n'y aurait pas moyen de détacher un appartement suffisant et convenable. Elle a été parfaite. Elle a très bien compris ce qu'il y aurait d'heureux pour M. de Chateaubriand, pour Mme Récamier et pour moi de nous trouver ainsi réunis.
Les obstacles sont venus après. Je ne désespère pas de les vaincre plus tard. J'ai réservé la bonne volonté de ma propriétaire. Comme son appartement ne sera jamais à louer, nous pourrons toujours renouer ce projet, s'il est possible, par la suite.
En attendant, vous comprenez toute la difficulté de notre situation à tous.
L'accablement de M. de Chateaubriand est profond et serein. La tristesse de Mme Récamier est infinie. Mme de Chateaubriand me disait, il y a si peu de jours : nous ne voyagerons plus ensemble; et lui me disait aussi il y a fort peu de jours : j'ai passé toute ma matinée à refaire les voyages que j'ai faits avec mon plus ancien ami.
Il n'y avait qu'un moyen de refaire un peu cette vie brisée de tant de façons, c'était de tendre à nous réunir sous le même toit. Cela sera-t-il possible un jour?
Et puis, se réunir quelques instants pour se quitter de nouveau, si vite ! car nous sommes tous à un âge où il n'y a pas de longs projets1.
(1) Quelques mois après la mort de sa femme, Chateaubriand offrit son nom à Me Récamier, qui refusa ce dernier hommage. ↩
Il y a, près de nous, une autre vie cruellement brisée. Mme de Fontanes avait une amie dont elle ne s'était jamais séparée un seul instant. Cette amie vient de mourir.
Mme Récamier a aussitôt imaginé de loger auprès d'elle la survivante. Mme de Fontanes vient dîner dimanche chez Mme Récamier. Nous ne savons pas encore ce qui sera possible.
Vous le voyez, nous sommes abreuvés de tristesses de toutes sortes. Et, toutefois, il y a une espérance qui se confirme, celle du recouvrement de la vue de Mme Récamier. Si cette espérance allait nous manquer, que deviendrions-nous ?
Vous pensez bien que je n'ai rien fait cette semaine, mais je reprendrai lundi prochain. En vérité, le travail devient, de plus en plus, mon salut. C'est ce qui me fait vivre, et ce qui conserve ma fragile santé.
Mille et mille tendresses.
Hébal.
Demandez au travail le même secours, car je sens bien que vous devez tous être troublés, jusqu'au fond, de toutes nos poignantes tribulations.