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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre VIII

[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 21 juin 39

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 3 min de lecture · p. 140–141 · chapitre 98 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

21 juin 39.

Voici que j'ai une confidence à vous faire.

Mme Récamier, lorsque vous lui avez conseillé d'écrire ses souvenirs - il y a bien longtemps que je lui donne le même conseil - ne vous a point dit qu'elle avait une centaine de pages dans les Mémoires de M. de Chateaubriand. Elle aurait pu vous le dire; mais à cause de la manière dont M. de Chateaubriand s'exprime sur elle, elle aurait eu quelque embarras à vous faire cette confidence. Pourtant je l'y ai engagée, et elle s'y est résolue. Elle serait même charmée d'avoir vos impressions. Voulez-vous lire cette centaine de pages, sans en rien dire à personne, à la condition seulement que vous direz avec franchise votre pensée tout entière? M. de Chauteaubriand a remis à Mme Récamier cette partie de ses Mémoires. Elle a toute liberté de communiquer à l'intimité la plus parfaite, et vous êtes de cette intimité. D'après les observations de Mme Récamier et d'un très petit nombre de ses amis, une dernière revision serait faite. Ensuite, cette partie des Mémoires irait rejoindre le dépôt où les éditeurs doivent les prendre lorsque la publication aura lieu.

Vous savez qu'il a été fait des lectures des Mémoires, mais vous comprendrez facilement qu'il n'en a jamais été fait de la partie qui concerne Mme Récamier. Ceci est donc une confidence tout à fait à part.

Mme Récamier n'aurait jamais osé vous la faire si vous ne l'eussiez pas mise sur la voie et si je ne l'eusse pas moi-même encouragée.

Passé ce premier embarras d'une telle confidence, elle mettrait un très grand prix à connaître vos impressions, puisque vous représenteriez pour elle ce public d'élite auquel seul on doit songer, et parmi ce public d'élite les femmes d'élite.

La solitude de la campagne serait très favorable à cette lecture impartiale, et pourtant à laquelle vous prendrez un très vif intérêt. La solitude, loin du bruit du monde, vous placerait juste dans le point de vue de la postérité.

Je vous engage à accepter ce rôle, à cause de l'intérêt beaucoup plus particulier que je prends à cette partie des Mémoires de M. de Chateaubriand. Et je suis bien persuadé que vous aussi c'est à cette partie des Mémoires que vous prendriez un intérêt plus direct.

M. de Chateaubriand peut dire de lui-même ce qu'il veut. Il s'est livré au public. Il n'en est pas de même de Mme Récamier. M. de Chateaubriand ne veut traduire Mme Récamier devant la postérité qu'avec son assentiment. Elle lui a ouvert ses portefeuilles. Il n'en a fait usage que sous ses yeux. Ainsi, tout est bien entendu entre eux. Lui-même, vous le comprenez, est plein de tous les sentiments les plus délicats pour soigner cette renommée si intacte comme elle mérite d'être soignée.

Je suis là pour ajouter aux soins de l'auteur, pour veiller aux susceptibilités de celle qui en est l'objet.

Vous me viendriez en aide, vous nous viendriez en aide à tous.

Si vous agréez ce plan, il faut que vous ayez l'extrême bonté de faire prendre les cahiers chez moi, parce que je n'oserais pas les aventurer moi-même.

Vous auriez la précaution de m'indiquer le jour où vous enverriez prendre le manuscrit.

Il faudrait que vous voulussiez bien le lire de suite et faire en même temps vos notes à part.

Vous me renverriez le tout par la même voie.

Je dois vous dire que M. de Chateaubriand est maintenant très pressé de compléter son manuscrit dans le dépôt où il doit dormir jusqu'au moment où ses éditeurs l'en tireront.

Je n'ai pas besoin de vous recommander le silence le plus parfait.

Mille tendres et respectueuses amitiés.

Hébal.