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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre VII (suite)

Mme Swetchine → [Mme d'Hautefeuille], 13 octobre, Paris

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 10 min de lecture · p. 12–133 · chapitre 91 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 13 octobre.

J'ai fini vos deux parties, ma bien chère, et malgré le décousu et la dissipation où me jettent les vingt ans de mon neveu, je ne veux pas tarder un instant de vous dire le plaisir infini que m'a causé cette lecture; M. Ballanche avait bien raison de dire que cet ouvrage laissait loin derrière lui le talent de l'Ame exilée; c'est que tout marche en vous à mesure que vous marchez vous-même et vous ne rencontrez guère dans les difficultés qu'un stimulant de plus. L'ensemble de votre composition est sage, d'une gravité pleine de convenance qui n'exclut pas une simplicité qui touche et fait pénétrer très avant dans les beautés de votre sujet; dans ce qui concerne particulièrement la sainte Vierge, tout ce que vous ajoutez à l'Évangile est encore si empreint de son esprit qu'aucune disparate ne se fait sentir, vous nous la montrez toujours digne, égale à elle-même, et la grâce dans sa plénitude respecte si bien en elle sa haute nature, que je ne doute pas que vous ne la rendiez encore plus chère aux mères en découvrant et révélant si bien des sentiments toujours sanctifiés. Votre langage qui deviendra si aisément beau est parsemé de traits charmants, presque toujours justes et quelquefois sublimes : O Joseph, quel moment pour douter, entre autres, m'a fait tressaillir; que de belles et imposantes scènes ! Que de mouvements presque lyriques et toujours si naturellement amenés! Cette fusion de l'Écriture dans le texte y fait un effet excellent, et je suis loin, pour ma part, de vous reprocher le nombre et la longueur de vos citations; il ne faut pas perdre de vue que c'est à l'utile que vous prétendez sacrifier, et que vous êtes tout à fait en mesure de le concilier avec l'excellent effet de l'ensemble, ce que vous tirez de vous-même me semble déjà la récompense de ces pieux emprunts, les deux arrivées à Nazareth, les adieux à sa maison, la mort de Joseph, la rentrée à Jérusalem de Marie et des saintes femmes, les bonheurs et les peines de la maternité, le morceau qu'elles soient bénies, et plus que tout cela, cet admirable hymne de la Régénération des éléments, de l'art, de la science, etc., m'ont transportée. Je ne sais rien non plus de si touchant que la prière de la sainte Vierge de souffrir et de sentir avec Jésus toutes les douleurs autant que sa faible et infirme nature le permettra, que ses paroles : Courage, mon fils, chacun de tes pas sauve un monde, et ces autres paroles qui suivent : Marie, Marie, dans ce moment digne du Dieu qui vous a choisie, vous avez aussi aimé le monde jusqu'à donner votre Fils pour lui, tout cela est admirable et me paraît devoir produire de la vraie édification, si d'ailleurs vous parvenez à éviter les écueils contre lesquels tant d'impressions salutaires pourraient échouer. Ici, ma chère, commence la tâche que vous m'avez imposée, et de moi-même je sens que je ne vous louerais pas de si grand cœur si je ne me sentais autorisée à vous faire les observations qui se sont présentées à moi ; en affrontant jusqu'à l'ennui que peuvent vous donner de si minutieux détails, je fais preuve de plus d'audace encore qu'étant vraie, comme vous me vouliez, jusqu'à la brutalité.

D'abord, je pense comme vous que la première partie, quoique pleine de peintures délicieuses, est pourtant la plus faible, que c'est celle où il y a le plus à reprendre. Cela tient aux difficultés inhérentes au sujet même et à la haute question de savoir s'il est tout à fait licite à l'imagination de s'en emparer. La première objection qui se présente, ce sont les transpositions hardies, fréquentes, presque habituelles, des textes sacrés, comme les paroles des disciples d'Emmaüs attribuées aux Égyptiens, celles de la grotte, etc.; je pense que ces transpositions pourront être reprises et critiquées, mais pour juger de votre ouvrage, il faut se mettre à votre point de vue non pas seulement comme première donnée qu'il s'agit d'accepter, mais aussi pour les détails, et du moment où vous avez voulu surtout faire passer l'Évangile dans votre ouvrage, il faut bien consentir à ce que vous placiez selon vos besoins les emprunts que vous lui feriez. Ainsi, lorsque le texte conserve son sens primitif ou son application, comme dans les promesses faites avant la scène à Simon et à André de les faire pêcheurs d'hommes, etc., etc., rien ne m'arrête ; mais je ne serais pas sans scrupule sur les paroles du psaume : un seul jour passé dans ta demeure vaut mieux que mille partout ailleurs, paroles que vous mettez dans la bouche de Joseph, adressées à Marie. Ces paroles consacrées et qui, légitimement, n'appartiennent

qu'à Dieu, à sa maison, à sa présence, détournées de leur application unique, me feraient presque l'effet d'être irrévérentes si elles ne sont pas surtout prononcées (ce dont je ne suis pas assez sûre de me rappeler) après l'annonciation.

Le psaume de la vigne féconde et des plants d'olivier, adressé par Notre-Seigneur à l'Époux, me laisserait bien aussi quelque doute. Lui faire proférer des paroles que l'Évangile ne lui attribue pas est une de ces hardiesses dont le second mouvement serait toujours de s'abstenir. Ne pourriez-vous, dans cette même occasion, vous servir d'une autre manière de ce psaume admirable et parfaitement adapté à la circonstance, et pour faire parler le Sauveur, mettre dans sa bouche les textes rapportés par les évangélistes et se rapportant au mariage; tout ce qui concerne son inviolabilité serait si fortement exprimé par : que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a joint, et d'autres passages encore, qu'il n'y aurait qu'à lier ensemble.

Je vous avoue que je n'aime pas beaucoup la sorte d'énigme par laquelle la Vierge désigne l'Époux auquel elle consent à donner sa main; j'y vois trace de réminiscence païenne.

Paix aux hommes dont la volonté est pure, substitué, dans le cantique des anges, à Paix aux hommes de bonne volonté, ne me semble pas motivé; l'impression des choses consacrées s'altère avec la plus légère altération qu'on leur fait subir.

Ici viennent des passages qui m'arrêtent davantage : les fils des hommes la voient et la trouvent belle, et leur cœur s'éprend pour elle d'une forte passion.

Je voudrais le retranchement de ce mot passion et presque celui d'un amour trop humain. Dans un sentiment il y a toujours quelque chose de celui qui l'inspire, et ici l'ascendant doit être bien plus marqué ; il n'émanait rien de la sainte Vierge que de pur, de calme, de tranquille, la raison même mettrait ce privilège au nombre de ceux de sa conception immaculée. Jésus-Christ a voulu être tenté par un miracle de sa volonté divine; pour Marie, le miracle était de ne pouvoir même séduire ; plus que cela sur ce point, la sensibilité humaine est une de ces infirmités que la simple vue de la sainte Vierge a probablement plus d'une fois guérie.

Je pense qu'il serait convenable de retrancher les railleries d'ailleurs douces et réservées des voisines sur la stérilité de Marie.

Le tableau des doutes de Joseph demande, je crois, à être fort adouci, resserré et abrégé. Je sollicite en particulier le retranchement des paroles plus le désespoir prend possession de lui, des transports jaloux, quelque chastes et mesurés qu'ils soient, prennent quelque chose d'irrévérent dans la pensée du lecteur plus pénétré que Joseph lui-même à ce moment des grandeurs de Marie; à peine l'Évangile indique ces mouvements qu'il les apaise par l'avertissement de l'Ange, tant il semble que le ciel même ait été jaloux de mettre immédiatement la gloire de Marie à l'abri du cœur troublé de son saint époux, pas un moment n'est laissé entre le doute et son apaisement, un mot signale l'anxiété de Joseph, et encore ce seul mot, tous les évangélistes ne le disent pas, saint Jean, je crois, le passe sous silence.

Je crois que là encore, comme vous l'avez si admirablement senti pour l'annonciation, il faut s'en tenir rigoureusement l'Évangile.

Et son amour était si grand, qu'il conçoit le Dieu de l'amour éternel. Je craindrais que cela ne fût point assez exact et que dans votre pensée ce fût sous-entendu un mérite dans l'amour de Marie, qui rendrait moins libre, moins gratuite, la grâce ineffable dont elle est l'objet, l'amour immense de Marie, en ce qui l'élevait sans nulle comparaison au-dessus de l'amour divin senti par les hommes, était effet et point cause.

A la fin du chapitre.

Abîmons-nous devant un tel mystère.

J'aimerais mieux quelque autre parole pour terminer, qui reportât moins l'esprit sur le mystère que sur l'accomplissement des mystérieuses prophéties, qui arrêtât davantage les yeux sur les clartés dont l'Incarnation était l'aurore, que sur les ténèbres de l'incompréhensible. Le moment où le Saint-Esprit couvrit Marie de son ombre n'est-il pas le signal de la réconciliation du ciel avec la terre ?

Par un même sentiment jaloux de cette compréhension des desseins de Dieu, que donne la foi ardente, je voudrais une variante au passage qui présente la rédemption comme l'effet d'un amour immense et inexplicable. Je n'ai guère autre grief contre ce mot inexplicable que la peine qu'il me fait. Je n'ignore pas qu'il ne puisse se défendre, mais en même temps n'est-il donc pas vrai, qu'une fois l'amour de Dieu révélé aux hommes, tout dans les voies de Dieu s'explique et se justifie, que ses plus étonnants bienfaits ne sont plus que les effets naturels d'une cause surnaturelle et que tout ce que son amour peut, même aux yeux de notre intelligence, il le doit ?

Mais de toutes ces remarques, celle sur laquelle il me semble le plus urgent d'attirer votre attention, c'est sur ce qui concerne Madeleine, son apparition aux noces de Cana, et ce qui précède, pourra être critiqué, mais ce qui me semble tout à fait à retrancher, c'est le projet de tenter Notre-Seigneur, et tout ce qui s'y rattache, quelque légèrement indiqué qu'il soit ; vous y avez mis sans doute une grande réserve, mais c'est trop encore, comme ces paroles : elle lui lança le feu de ses regards. Ce qui me paraît en faire un devoir, c'est de voir comment dans la tentation du désert, ce point, le pivot peut-être après l'orgueil de la misère humaine, a pourtant été écarté; combien, à cet égard-là, jusque dans les ennemis le respect a été général, si bien que nous qui sommes témoins d'une si universelle et si merveilleuse réserve, nous ne saurions guère l'attribuer qu'à une permission toute particulière de Dieu. J'insiste d'autant plus, ma très aimée, sur le retranchement, la modification de ces derniers passages relatifs à la sainte Vierge et au Sauveur, j'y insiste d'autant plus, que je crois davantage votre ouvrage fait pour exciter les sentiments qui peuvent le mieux assurer votre récompense, que l'effet du livre m'a paru devoir être salutaire et pieux et que, dès lors, c'est à la conscience qu'il importe de ne pas le compromettre. De vrais sacrifices seraient rachetés par un intérêt comme celui-là, et vraiment vous ne pouvez pas douter que pour ces changements votre admirable puissance d'invention ne vous vienne facilement en aide.

Je poursuis.

Les Pharisiens dont la secte sévère.... Je voudrais une autre épithète, car la sévérité est une bonne chose et presque toujours sainte, lorsqu'elle est juste.

Peut-être serais-je frappée de quelques longueurs et trouverais-je quelque chose de ces concetti, habituellement étrangers à votre belle et large manière, dans ces larmes précieuses de Notre-Seigneur à la mort de Lazare dont naquit l'ange des saintes amitiés.

Faire marcher de front les progrès de l'enfant et la science de Dieu, est sûrement bien difficile; ce morceau demanderait peut-être à être retravaillé, en modifiant ce que vous indiquez des enseignements de la sainte Vierge, relativement aux rapports de l'enfant avec l'Éternel; même pour la mère, c'est trop ici mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. De plus, je me trouverais très heureuse que vous voulussiez vous attacher à prendre et à développer davantage le divin bienfait de l'Eucharistie; l'idée de la communion de la sainte Vierge est heureuse, mais Agar fait retomber trop bas; recueillez la mémoire de votre âme et faites comprendre quelque chose des délices du pain de vie .

Pour le titre, je suis obligée de vous dire qu'au défaut, celui que vous vouliez donner à votre ouvrage, je l'ai vu rappeler spontanément le Lys de la Vallée, association de souvenirs bien indignes, assurément, de votre sujet et de vous, il m'est venu, la Fleur de Jessé, qui serait assez biblique, je vous le livre sans y penser davantage.

Certes, il faut que je fasse grandement abstraction de tout amour-propre, pour vous envoyer un travail fait au milieu du bruit et cent fois interrompu ; j'avais redemandé à M. Ballanche la première partie que je lui avais renvoyée après l'avoir lue rapidement, il n'a pu me la rendre et il résulte de là que je ne suis pas même sûre des textes que je cite, ne les ayant pas sous les yeux. Mais tout cela est bien égal, avec une bienveillance comme la vôtre, vous devinerez tout ce que j'omets et vous éclaircirez tout ce que j'embrouille, et dans tous les cas, vous garderez de ce fatras l'impression de l'affection la plus vraie et de la sincérité la plus dévouée à tous vos intérêts véritables.

Mille et mille tendres amitiés.

S. Swetchine.