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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre III (suite)

[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 21 mai 1835

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 3 min de lecture · p. 47–48 · chapitre 26 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

21 mai 1835.

Vous ne pouvez vous faire aucune idée de ce qu'est une femme comme Mme Mercœur. Elle est venue à bout d'élever un tombeau très simple, mais qui a un caractère. Il est couvert de vers sculptés dans la pierre. Elle a ainsi trouvé le moyen de donner à la mémoire de sa fille une plus grande durée. Mais, chez elle, l'exaspération de la douleur, qui est juste, du malheur, qui est réel, de la volonté, qui est ferme, de la souffrance, qui est grande, donnent une force que l'on ne saurait comprendre. Au reste, il y avait beaucoup de monde. La nouvelle inhumation s'est faite avec un sentiment très vrai. Vous comprenez bien que l'exhumation s'est faite sans moi. Je ne suis allé qu'au Père-Lachaise. Mon très petit discours a été prononcé par moi d'une voix très émue. Et je vous dirai que j'ai cru devoir y faire sentir, quoique légèrement, toute ma désapprobation. J'aurais dû être seul à prononcer quelques mots. C'est ce qui n'est pas arrivé. Au reste, la cérémonie a été fort touchante et fort convenable. Il y a eu une messe, dans la chapelle du cimetière, en présence du pauvre petit corps. Je ne sais ce qui s'est passé dans ce coffre, mais il n'exhalait aucune odeur. Maintenant, je ne sais comment ceci sera raconté dans les journaux; c'est Mme Waldor et ses amis qui s'en mêlent. J'ai donné mon petit discours, parce que je ne veux répondre que de mes paroles ; et vous comprenez bien que je les accepte toutes, et que mes amis peuvent toutes les accepter. Dans ce moment, je ne sais que Mme Récamier, vous et moi qui sentions de la même façon sur ceci. Je me suis bien aperçu là de la sympathie pour la chose elle-même. Et je suis tellement dominé par les sentiments généraux que j'ai eu le mouvement de m'associer à une impression si vraie et si naturelle, au fond. Soyez persuadée que nous sommes en petit nombre, et que la multitude a encore bien à faire avant de nous atteindre dans la voie du spiritualisme. J'espère que vous m'accorderez mon bill d'indemnité ; je vous dirai, pour vous y déterminer, que Mme Récamier a été d'avis que je ne pouvais pas faire autrement. Elle m'a approuvé avant, et la manière dont la chose s'est passée nous a pleinement justifiés.

M. de Kergorlay a été, hier, un instant à Paris. Je suis allé pour le voir, il n'y était déjà plus. Mais j'ai appris que toutes les santés sont bonnes. Je vous donnerai aussi de meilleures nouvelles de la santé de Mme Récamier. Elle paraît décidée à prolonger son séjour à Passy, et je crois qu'en effet c'est ce qu'elle a de mieux à faire. Je suis moins content de la santé de M. de Chateaubriand. Il est réellement excédé de travail, et il a grand besoin d'arriver à la fin du mois, pour prendre un peu de repos.

Vous ne sauriez croire combien je suis préoccupé des pauvres exilés de Prague. Il paraît que nos princes actuels sont très bien reçus partout. Je ne puis ni m'en étonner, ni le trouver mauvais. Mais jugez quel bouleversement d'idées cela doit exciter dans cette pauvre petite cour délaissée. Décidément, il y a trente millions de Français qui se passent fort bien de Henri V, et l'Europe s'accoutume à n'y plus penser.

Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles du désert, et soyez assez bonne pour me parler des santés.

Hébal.