Chapitre VII (suite)
Mme Swetchine → [Mme d'Hautefeuille], 24 novembre, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
24 novembre, Paris.
Si vous aviez été témoin de l'impression que m'a faite votre lettre, vous auriez vu comment une appréciation déjà si élevée pouvait monter toujours, vraiment il n'appartenait qu'à vous de faire découvrir des douceurs nouvelles dans un devoir dont on ne connaît, en général, que les aspérités, et, après avoir rendu la vérité facile, vous la rendez si aimable qu'on ne sait, en vous étudiant, lequel des deux plaît davantage, de vous louer ou de vous contredire. Mon premier mouvement eût été de vous l'écrire sur-le-champ, et depuis j'ai bien regretté de ne l'avoir pas fait; mais j'ai voulu, au préalable, m'appuyer de quelques conseils, plus tard une foule de préoccupations me sont survenues, et enfin depuis trois semaines je n'ai pas cessé d'être souffrante, et je l'ai été tant à plusieurs reprises que j'ai été obligée de fermer ma porte, même mercredi dernier, jour où M. de Kergorlay m'est venu à ma vraie peine; ce grand malaise me vient d'une douleur au cœur qui complique tous les autres maux d'habitude, et met particulièrement en désarroi le système nerveux. Je commence à sortir de cette mauvaise veine, et c'est tout au plus si pendant ce temps j'ai recueilli les voix pour le peu de points qui vous arrêtaient encore; je me suis convaincue que les transpositions de textes résultaient nécessairement de la forme donnée aux emprunts que vous faisiez, que du moment où vous faisiez un travail libre sur l'Écriture, vous ne deviez rester exactement fidèle qu'à son esprit, et que le changement de circonstances et de personnes que vous vous permettiez était moins hardi, ce que l'on croit indulge souvent, le sens des paroles de l'Écriture détourné de son interprétation première, mais appliqué toutefois dans des vues qui lui restent conformes; encore hier, avant d'avoir vu M. d'Hautefeuille, j'adjurai M. Lacordaire de me dire s'il croyait que l'on pût s'élever contre les paroles des disciples d'Emmaüs dans la bouche des Egyptiens, et de l'application faite par Notre-Seigneur, aux noces de Cana, du psaume de la Vigne féconde et des plants d'olivier, et il m'a dit que rien ne lui paraissait moins irrévérencieux, que toutes les fois que l'on ne suivait pas littéralement le texte, ces libertés-là étaient indispensables. M. d'Hautefeuille m'a dit que vous étiez revenue au Lys d'Israël, sans vous arrêter au rapprochement du titre que l'on voulait vous faire éviter, je pense que vraiment ce serait sans inconvénient; les mêmes choses ne se présentent pas à tout le monde, et on ne se déciderait à rien s'il fallait prévoir tout ce qui peut impressionner. Quant à la fleur de Jessé, ce n'est pas seulement sa racine que l'on m'a opposée, mais encore l'application que M. de Genoude et M. Lacordaire croyaient qui en était faite exclusivement au Sauveur ; ils m'avaient fait peur, et un des jours où j'ai été le plus malade, j'allais vous écrire deux lignes pour vous dire de vous bien garder de ma fleur de Jessé, mais un moment après, en disant mon office de la Vierge, je tombai sur le texte appliqué précisément comme j'en avais besoin. Ainsi, au petit chapitre pour l'Avent deuxième office, à la suite de laudes, les paroles d'Isaïe sont appliquées à la Vierge : Il sortira un rejeton de la tige de Jessé, et il naîtra de sa racine une fleur sur laquelle l'Esprit du Seigneur se reposera. Ne vous semble-t-il pas au moins probable que dans cette fleur sur laquelle l'Esprit du Seigneur reposera, l'Église ici reconnaît Marie? J'ai fait part de mon observation, elle n'a point été combattue, je vous la donne comme elle m'est rendue, en vous assurant en mon âme et conscience que j'aime autant et peut-être davantage le Lys d'Israël. M. d'Hautefeuille, qui m'a laissé l'espoir que je le reverrais aujourd'hui, m'a dit que vous commenciez déjà votre travail d'épreuves, et que M. Ballanche n'avait plus rien trouvé à redire; c'est bien la certitude de sa pleine et entière satisfaction, et par conséquent la sécurité comme effet produit, et suffrage de talent et de goût.
Adieu, ma bien chère, on me donne l'espoir de vous revoir en janvier et de vous garder quelques semaines. C'est de bien bons moments qui me sont promis, et j'en jouis à l'avance.
N'est-ce pas aussi le moment où vous paraîtrez? Je passe en vous suivant à travers bien des impressions, et lorsque vous vous exercez à être humble dans le succès, je me sais gré d'être glorieuse.
J'embrasse Charles et vous qui me le permettez.
S. Swetchine.