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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XIII (suite)

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 5 min de lecture · p. 260–264 · chapitre 204 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cette missive porte au verso les mots suivants écrits par Mme d'Hautefeuille : Dernière lettre de notre parfait ami; il est tombé malade le vendredi matin et il a succombé le vendredi suivant 12 juin

En constatant que Mme Récamier ne recouvrait pas la vue, le brave Ballanche avait été frappé de tristesse invincible; son pauvre cœur se remplissait d'une douleur qui lui rendait la vie bien amère. Mme d'Hautefeuille, arrivant à Paris, fut désolée d'apprendre que son cher correspondant était frappé d'une fluxion de poitrine fort grave. Dans son antichambre se trouvait M. de Laprade et un jeune prêtre lyonnais qui portait au malade la plus délicate vénération. Leurs visages étaient consternés. L'ecclésiastique venait de recevoir sa confession, et il disait avec des larmes dans les yeux : « Cet homme est un ange; ses paroles m'ont profondément ému. » Mme d'Hautefeuille pénétra chez le moribond, dont le visage pâle et rétréci ne pouvait lui laisser aucune illusion. Le lendemain elle y retourna de bonne heure. M. Duprez, un ami de sa vie entière, assura que M. Récamier n'était pas inquiet. Ballanche eut la force de lui serrer la main et de murmurer quelques mots. Mme d'Hautefeuille repartit pour Saint-Vrain. Lorsqu'elle reparut le lendemain, Mme Récamier se trouvait avec Ampère et Duprez. Les yeux du malade l'accueillirent avec affection, puis ils se mirent à suivre les mouvements incertains de la noble et tendre Juliette qui, de temps en temps, se levait et se promenait tout aveugle dans la chambre; regardant ensuite Mme d'Hautefeuille, il montrait l'autre avec désolation. Cette joie de sa vie, ce type complet des perfections privé de la vue et ne pouvant plus correspondre avec lui par le regard, c'était une affliction que son courage ne pouvait supporter.

La visiteuse s'assit près du lit et dit à Ballanche : « Aujourd'hui je viens vous voir et vous serrer la main sans vous parler ni vous laisser parler. Sous peu de jours, je reviendrai vous tenir compagnie et causer avec vous. - Oh ! c'est bien douteux, répondit-il d'une voix faible, le mal est bien violent. - Qu'importe ! Vous savez que vous avez toujours eu beaucoup de force au fond de votre débilité apparente. » Mme Récamier, prenant alors Mme d'Hautefeuille, eut avec elle un long aparté et lui raconta que Ballanche, la veille de sa maladie, s'était entretenu de ses nombreux papiers et lui avait dit qu'après y avoir longtemps pensé, il ne voyait qu'elle, Mme d'Hautefeuille, à qui les laisser. Celle-ci s'étonna, Mme Récamier affirma : « D'ailleurs, ajouta-t-elle, nous en converserons tous trois ensemble. » Espoir téméraire. Mme d'Hautefeuille s'approcha du patient, lui dit quelques mots réconfortants, baisa son vénérable front et partit la mort dans l'âme. Elle ne devait plus revoir son ami. A deux reprises elle se présenta, mais l'entrée était sévèrement interdite sur l'ordre du médecin. Voici la fin de cette tristesse notée par Mme d'Hautefeuille elle-même :

« Mme Récamier arriva, les portes s'ouvrirent devant elle, je le vis avec joie, car son amitié devait adoucir ses dernières heures. Toute privée de lumière et souffrante qu'elle fût alors, elle est restée pendant ce cruel jour et cette plus cruelle nuit auprès de lui. Il la demandait à chaque instant et l'on ne s'aperçut qu'il avait perdu connaissance que quand ses yeux eurent cessé de la chercher. Une fois pendant cette nuit, il lui demanda la permission de déposer un baiser sur sa main, et cette faveur est peut-être la seule qu'il ait jamais réclamée d'elle. » « Il meurt vierge, me disait M. Duprez. Jamais on ne vit âme plus pure et plus chaste. »

« Le curé de l'Abbaye revint dans la journée du samedi 12, il lui dit des prières auxquelles le malade s'unit encore par un serrement de main. Ses yeux étaient fermés, sa respiration s'éteignait et, sur les trois heures, il rendit sa belle âme à Dieu, mais si doucement, que ceux qui l'entouraient ne s'aperçurent pas sur-le-champ qu'il n'était plus.

« C'est ainsi que nous perdîmes le meilleur, le plus excellent, le plus intelligent de tous les amis. Près de lui, l'esprit et le cœur se trouvaient transportés dans les plus hautes et les plus sereines régions; il était l'homme du meilleur conseil, et du conseil le plus doux et le plus apaisant. On aurait eu honte de n'être pas pacifique et bienveillant devant cette âme paisible, candide, tendre et bienveillante. Hélas ! je n'ai point assez joui des dernières années sereines et lumineuses de sa vie. Mon exil en était cause et il a été cause de bien des tristesses. »

La disparition du philosophe laissait un vide irréparable dans le cercle où tant de penseurs d'élite venaient le prendre comme confident et comme conseiller. Car Ballanche fut un noble platonicien, un grand théosophe, un fécond rêveur, un styliste élégant, et sa prose, malgré des longueurs, des obscurités, s'est souvent élevée au lyrisme intellectuel. Vainement avait-il essayé de faire de Mme Récamier un écrivain, s'ingéniant à lui persuader qu'une place lui était réservée au milieu de l'illustre pléiade du moment. « Soulevez votre tête charmante, disait-il, et ne craignez pas d'essayer votre main sur la lyre d'or des poètes.i Juliette, satisfaite des hommages pullulant autour d'elle, n'enviait guère la célébrité d'auteur et se méfiait avec raison de la critique. Sa renommée n'en a point souffert. Quant à Ballanche, qui ne put trouver en elle une élève, il eut la compensation de rencontrer Mme d'Hautefeuille. Pendant vingt ans, son autorité se dépensa à la diriger et à la faire apprécier; pendant vingt ans, il lui prépara les suffrages de la postérité; pendant vingt ans, il tenta de lui donner la notoriété littéraire rêvée primitivement pour l'autre déesse. La génération présente observera qu'il ne réussit guère, pas plus qu'il ne parvint à fixer une intimité parfaite entre ses deux amies.

Assise dans l'allée d'Orphée, ombragée par les hêtres, Mme Récamier, aveugle, sanglotait en se faisant relire les lettres du cher absent ; déambulant sous les tilleuls de Saint-Vrain, Mme d'Hautefeuille retrouvait à chaque pas l'ombre du disparu et ses yeux se mouillaient de larmes1. Pour un chaste par excellence, quelle gloire posthume d'être pleuré par ces deux femmes !

(1) M= d'Hautefeuille mourut à Saint-Vrain le 2 septembre 1862. ↩

L'angélique académicien ne fut beau que d'esprit et de pensées ; aussi pouvait-il assurer, dans toute la sincérité de son âme, avoir seulement éprouvé comme sentiment vif l'amitié avouée à Mme Récamier. C'était un perpétuel besoin de savoir par elle, le plus souvent possible, que cette affection ne ferait pas son malheur; et il ne se défendait pas d'une sorte de terreur en y songeant. Mme d'Hautefeuille resta l'associée supplémentaire dans une vie entièrement consacrée à la douce Juliette et, appuyée sur son caractère loyal, sur sa nature élevée, habilement, sans jalousie, elle eut le plaisir de transformer Saint-Vrain en une succursale de l'Abbaye dont Ballanche fut le Chateaubriand.