Chapitre II (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 18 mai 1834
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ce qui faisait que j'étais un peu en peine d'être sans nouvelles de vous, c'est parce que vous deviez me faire des questions. Non pas que je fusse disposé à y répondre immédiatement, mais j'y aurais pensé.
J'ai été ravi de voir M. d'Hautefeuille, et vous me faites concevoir l'espoir de vous voir vous-même un instant le mois prochain. Dieu soit loué.
Savez-vous que vous êtes un peu enthousiaste relativement à mon article sur les Mémoires1 ? Mais vous faites très bien de me dire que je ne faiblis pas. J'ai quelquefois besoin d'en être persuadé pour continuer ma rude tâche. Je vois à quel point mon nom s'élève, et cela m'effraie. On finira par attendre de moi plus que je ne pourrai donner. Aussi, votre sentiment, quoiqu'un peu exagéré, à mon avis, me fait toujours du bien, parce que je sais que vous êtes parfaitement vraie.
(1) Cet article de Ballanche parut dans la Reçue européenne, avril ↩
J'ai donné à la Revue un article sur l'abbé de la Mennais. J'ai cru que c'était un devoir d'amitié et aussi un devoir d'une autre sorte. Vous voyez que j'accepte la solidarité qui vous effraie un peu pour moi.
J'ai vu votre jeune précepteur. Il m'a paru très bien. Je lui ai prêté pour vous un article sur la peine de mort. Cet article est fait depuis des éternités. Je l'ai donné sans le relire, et je n'en ai pas revu les épreuves. Ainsi, à la garde de Dieu.
J'ai aussi remis à votre jeune précepteur un manuscrit autographe que je vous prie de conserver en mémoire de moi. C'est le premier jet d'un épisode de la Formule générale. Vous y retrouverez Virginie qui a eu le bonheur de vous plaire.
En vérité, je crains que vous ne soyez trop superstitieuse à mon égard. Il y a dans le monde un certain nombre de personnes qui, comme vous, me font une renommée sous laquelle je dois plier. Lorsque l'amitié s'en mêle, je ne dois pas me plaindre, mais je dois entrer en défiance. Je commence à regretter un peu mon ancienne obscurité. Tout m'était bien plus facile alors.
Votre jeune précepteur m'a dit que vous désiriez connaître mes impressions sur les Paroles d'un croyant. Vous n'en saurez qu'une partie dans l'article que j'ai donné à la Revue. Mais au fond, et ce qui domine tout, c'est le symptôme d'un malaise incurable, malaise dont le livre de notre cher abbé est une déchirante et chrétienne expression. Ainsi, je ne le considère point comme un prophète de l'avenir, mais comme un prophète du présent.
Étudiez les événements de Lyon qui sont aussi une prophétie du présent.
La force morale qui émigre du camp de la bourgeoisie dans le camp de la classe qui vient après. Un gouvernement obligé d'employer la force vive pour venir au secours de la force, force morale insuffisante. A Paris, la troupe de ligne a secondé la garde nationale. A Lyon, la troupe de ligne a seule agi. Et Lyon, puni par la Chambre d'une situation qui est dans les choses. La révolution de 1830 qui a placé le pouvoir dans la bourgeoisie, et la bourgeoisie qui déjà ne peut plus le conserver sans une armée de 360,000 hommes.
Ainsi les Paroles d'un croyant et la catastrophe de Lyon ne sont pour moi que le même événement, dans l'idée et dans le fait, en d'autres termes, l'abstrait et le concret, qui se sont produits en même temps.
Les morts vont vite, et il faut bien que le mystère de la mort finisse de s'accomplir pour que le mystère de la résurrection puisse se produire à son tour.
Lorsque vous m'écrirez, parlez-moi de votre tête, de vos yeux, de Monsieur votre fils.
Hébal.