Chapitre XII (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 1er janvier 1844
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mon Dieu ! que vous avez dû avoir froid pour aller du chemin de fer à Saint-Vrain. Dieu veuille que vous n'en ayez pas souffert ! Je vous ai envoyé par le jeune Landeau un livre tout crasseux et bien mauvais. Autant que je puisse m'en souvenir, il y a une seule belle chose, c'est une scène de cachot de la Bastille. Un prisonnier, chez qui l'excès de la souffrance produit un effet analogue à celui du désert. Le mirage de ces sables embrasés offre de frais ombrages, des sources jaillissantes, etc. Mais je me suis trompé. Le livre que je vous ai envoyé ne contient rien de ce que je vous disais. Et je crains qu'il ne soit qu'odieux. Je crois qu'il y a un roman historique sur Charlotte Corday; et que c'est dans ce roman que se trouvent les choses dont je vous parlais. Je le chercherai pour vous l'envoyer. Il y a toute une littérature révolutionnaire qui nous est inconnue, et qui nous prépare des bourreaux, en cas de besoin. Imaginez-vous qu'on joue une pièce en deux actes et en vers sur André Chénier, et qu'un journal a osé accuser l'auteur d'avoir cherché à nous dégoûter de ces temps exécrables.
Je suis allé chercher mon exemplaire de M. de Sivry chez le libraire. Je n'ai jeté qu'un coup d'œil. C'est une vraie bonne fortune qu'il se soit trouvé ainsi de riches gravures pour de simples notes. Croyez-moi, ceci est tout à fait étrange. Pareille bonne fortune n'est pas arrivée à M. de Chateaubriand pour son itinéraire, et n'arrivera pas à l'abbé Gerbet. Au reste, j'ai été prodigieusement étonné de cette quantité de notes prises en courant. Comme je n'ai pas In' le livre, je ne sais comment M. de Sivry arrive en Sicile.
En vous quittant, je suis allé chez le banquier où M. de Sivry devait porter ses fonds. J'étais un peu en peine, malgré toute la bonne volonté dont je ne doutais point. Les fonds étaient arrivés, et j'ai trouvé en rentrant la lettre où M. de Sivry m'annonçait lui-même son exactitude.
Il ne faut pas nous inquiéter outre mesure, mais il paraît certain que tout le livre de Belin Leprieur et tout le premier travail de la Bible sont mangés d'avance.
Dieu veuille que mes hypothèses soient fondées ! Alors nous ne serions en peine de rien. Le malheur est qu'il faille du temps.
Vous ne voulez pas comprendre que je ne compte pas sur mes machines pour abriter mon nom, mais sur l'importance de l'idée dont elles doivent être l'expression. Si j'en viens à bout, j'écris sur Pascal des choses qui battront en ruine la philosophie de Descartes. Il faudra bien que le spiritualisme que MM. les universitaires actuels croient avoir inventé cède enfin la place au véritable spiritualisme, c'est-à-dire au spiritualisme chrétien. Vous le savez, selon moi, Pascal a été victime d'un mouvement de l'esprit humain opposé à sa propre nature. Pascal était ce que les Latins appelaient Natura secum discors, une nature en discorde avec elle-même. Le monde est maintenant tout plein de ces sortes de natures qui périssent à la peine.
Mille tendresses plus tendres et plus respectueuses les unes que les autres.
Hébal.
Minuit sonne, enfin nous sommes débarrassés de 1843, et nous entrons dans 1844.
Mme Récamier a toujours, de temps en temps, ses atteintes de névralgie.
Les pauvres jambes de M. de Chateaubriand déclinent toujours.
Nous aurons bientôt M. de Rancé.
Je vous souhaite bien la bonne année, à M. d'Hautefeuille, à vous, à M. Charles, à M. Hetsch.
J'espère que M. d'Hautefeuille est complètement débarrassé de ses douleurs. Soignez bien vos santés.