Chapitre VIII (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 26 juin 40
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26 juin 40.
J'ai fait hier ma petite course à Bièvre avec Mme Récamier, Mme Lenormant et Mgr Canova.
M. Récamier a été plein de soins pour tous, et pour moi en particulier. Il persiste à me faire suivre le même régime encore quelques jours, y compris les bains d'immersion.
Ma petite course ne m'a point fatigué.
Merci mille fois de me faire participer aux choses saintes !
Mon curé est très soigneux à mon égard; je crois qu'il m'épie un peu pour me saisir au cas où je voudrais partir sans être en règle, chose dont je n'ai nulle envie.
Je pense tout à fait comme vous sur Justin Maurice. Je suis loin de contester sa nature poétique; je l'ai tout de suite sentie. Mais, malheureusement, il n'est doué qu'à la mesure d'une femme; ce qu'il a est insuflisant pour un homme dans ce temps-ci. Avec un peu plus d'énergie, au lieu d'être novateur comme Victor Hugo, il serait régénérateur. Alors, il prendrait en poésie la place que des artistes allemands prennent dans l'art. Et sa place serait belle en France, car elle n'a pas encore été prise, même par M. de Lamartine. Je vois bien des essais ; nul ne dépasse le niveau de Justin Maurice. Toutefois, M. de Lamartine vient de faire un grand pas, à mon avis; il vient de donner une nouvelle édition corrigée de la Chute d'un ange. C'est ce mot corrigé qui est un grand pas, un pas immense pour M. de Lamartine. Vous comprenez bien que si je trouve le don de Justin Maurice suffisant pour une femme, je ne conteste en aucune façon la possibilité pour une femme de s'élever au-dessus de ce niveau, surtout dans ce temps-ci. Je reconnais très bien la supériorité de certaines femmes, et même je suis très disposé à croire que, pour toutes en général, la moyenne est plus élevée que celle des hommes.
Ceci m'amène à notre Jehanne dont nous causerons plus tard.
Nous aurions besoin d'un Savonarole en poésie, au bûcher près ; et Justin Maurice ne peut pas être cela.
L'abbé de Lamennais s'y est brisé avec sa nature souffrante qui était bien une nature d'homme.
Mille et mille tendresses respectueuses et mille actions de grâces pour vos sollicitudes.
Hébal.