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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XII (suite)

[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 8 décembre 43

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 2 min de lecture · p. 233 · chapitre 183 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

8 décembre 43.

Je suis réellement tout étonné et tout confus d'avoir été si longtemps sans vous écrire. Je ne sais, en vérité, comment tout mon temps s'échappe de mon vieux crible.

Mme Récamier était déjà fort fatiguée lorsqu'elle a donné sa jolie petite soirée. L'aspect de la véritable jeunesse, c'est-à-dire de la jeunesse s'épanouissant avec charme, me cause toujours un vrai bonheur. Voilà pourquoi j'apprécie si bien les félicités paternelles et maternelles.

J'ai, un de ces soirs, trouvé M. de Mortemart chez Mme la duchesse de Noailles. J'ai été ravi de le voir. C'était comme une apparition de Saint-Vrain. Mais cette pauvre famille est toujours dans la même angoisseuse situation. Vous ne sauriez croire combien j'en suis toujours profondément ému.

M. de Chateaubriand est en route pour revenir. Il va revenir dans une grande exaltation d'émotion. Et je crains vraiment que la fatigue et l'émotion ne finissent par lui faire du mal. C'est une admirable page qui va l'user, user son corps, son âme. Jusqu'à la fin, il faut payer la triste dette de l'humanité. A ce qu'il paraît, le jeune prince est excellent de tout point, mais son parti reste incorrigible. On a revu le vieux Coblentz comme si toute la Révolution n'eût jamais existé. La vieille Angleterre aussi s'est émue, plus qu'elle ne s'y attendait. L'Angleterre officielle est restée complètement froide, aussi froide qu'en deçà du détroit.

Mais ces émotions sans danger, sans aventure, ont toujours quelque chose d'incomplet, quelque chose d'un peu enfantin. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est la différence des deux aristocraties ou, pour mieux dire, il n'y a réellement que l'aristocratie anglaise. Il n'y a plus, en France, de grandes existences indépendantes. Quant à notre cour et à notre gouvernement, ne croyez pas qu'ils aient été aussi indifférents que cela vous a semblé. Certainement, ils ont éprouvé de tout ceci une vive contrariété. Quant à moi, je suis bien convaincu que notre pâle royauté est tout ce que nous pouvons supporter. Si elle tombe, ce ne sera point pour faire place à la jeune royauté qu'on est allé saluer, ce sera pour faire place au terrible inconnu qui est chez nous. Il restera encore longtemps du loisir pour le développement des affections domestiques. M. votre fils pourra jouir de cet avenir tranquille. Je vois que vous ne le destinez pas et qu'il ne se destine pas lui-même aux orages de la politique. Nous allons voir revenir toute cette innocente émigration que le froid saisira à mesure qu'elle rentrera dans notre atmosphère d'indifférence.

J'ai été bien désolé que Mme Récamier se soit trouvée trop souffrante pour recevoir M. d'Hautefeuille. En ce moment même, elle était réellement accablée de fatigue. Elle m'a chargé de lui faire connaître tous ses regrets.

Je vois que vous vous proposez de nous faire une visite, mais ce ne sera encore qu'une apparition. C'est bien triste.

Continuez de soigner votre santé, toutes les santés.

Mille et mille respectueuses tendresses.

Hébal.