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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre XII

[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 14 avril 43

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 2 min de lecture · p. 220–221 · chapitre 174 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

14 avril 43.

Me voici tout seul dans ma petite chambre, vous écrivant sur la jolie table que vous m'avez donnée. Le soleil a l'air de vouloir se réconcilier avec nous. Fanny me disait tout à l'heure qu'au marché, ce matin, tous les paysans pleuraient. J'espère bien qu'elle exagère, et que la gelée n'aura pas fait tout le mal que l'on a craint. Avez-vous jamais réfléchi à une chose? Combien il faudrait peu de chose pour tuer toute vie sur notre pauvre petite terre. Et si toute vie périssait sur notre terre, et que cette terre continuât de rouler, privée d'habitants ayant vie, combien ce serait un imperceptible événement dans l'ensemble de la création. Toutefois, cet événement est possible. Voici que l'homme me paraît arrivé au point où il va achever l'exploration de la terre. N'est-il pas évident qu'il achève de dompter le temps et l'espace? La terre va entrer dans le creux de la main de l'homme. Sitôt que la terre n'aura plus rien à apprendre à l'homme, il faudra qu'il lève sa tente, et qu'il aille ailleurs continuer ses explorations, achever son éducation. Il ira visiter les lieux que déjà ses instruments rapprochent de ses yeux. Les journaux disaient, un de ces jours, qu'un astronome avait trouvé que la ligne décrite par la dernière comète était un hyperbole, c'est-à-dire une ligne qui ne revient point sur elle-même pour accomplir un cercle quelconque. M. Arago le nie. Je suis persuadé qu'on finira par découvrir, dans le ciel, un symbole réel de l'infini. Dès à présent, la création n'a point de borne assignable. Un jour viendra où on trouvera, de plus, qu'elle n'a point de borne possible.

Quand vous aurez lu le prologue et la lettre de M. Guillemon, je vous prie de me les renvoyer et de me dire votre avis.

Mme Récamier a encore été souffrante depuis vous, mais elle est mieux.

On regarde Mme de Chateaubriand comme hors d'affaire.

Est-ce que vous ne nous donnerez pas quelques jours après Pâques ?

Maintenant, je le vois bien, il sera fort difficile que Mme Récamier aille s'établir à Saint-Vrain. Je vous assure qu'elle en est toute désolée.

Quant à moi, c'est une autre affaire, j'irai certainement ; il ne s'agit plus que de choisir l'époque.

Mme Agénor de Gasparin a fait trois volumes : Le mariage au point de vue chrétien. Le livre est bon, sauf qu'il est un peu long. De plus, je n'ai nul goût pour le christianisme méthodiste.

Ce qui me semble une grosse erreur de Mme de Gasparin, c'est qu'elle considère la société conjugale comme étant son but à elle-même.

Je lui ai envoyé le livre de M. Guillemon pour qu'elle apprenne que la première initiative de l'homme lui est donnée par la mère, ministre, en cela, de la Providence divine.

J'avais déjà peint, dans Orphée, l'homme recevant sa première initiation sur les genoux de sa mère.

Mille tendres et respectueuses tendresses.

Hébal.