Chapitre II (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 16 janvier 1835
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mme Récamier est un peu souffrante ; elle a été fort sensible à votre bon souvenir. Elle désire beaucoup, à présent, que vous entriez, l'une et l'autre, à pleines voiles, dans une vieille amitié.
M. de la Gervaisais a su que vous étiez à Paris, mais il ne l'a su que la veille de votre départ, puis il a appris que vous étiez partie. Il croit que vous n'êtes restée que deux ou trois jours. De ce que vous ne lui avez rien fait dire, il en a conclu que vous lui en vouliez. Je l'ai détrompé. Entre nous, je commence à craindre pour lui. Je vois bien qu'il est désolé de ce qu'il ne peut pas parvenir à faire un peu de bruit. Je sens bien qu'il est surtout dévoué à lui-même, et qu'il ne peut comprendre comment le style est si nécessaire pour être lu. Le monde, tel qu'il est, lui paraît d'une infériorité irrémédiable, parce que le monde ne lit point ses écrits par lesquels il serait sauvé. Je crains que ceci ne tourne à l'idée fixe.
Depuis vous, M. de Lamartine n'est pas sorti de chez lui. Il a la poitrine fort fatiguée ; mais ce n'est rien.
Avez-vous lu dans le Journal des Débats un article de Mme Valdor sur cette pauvre jeune Elisa Mercœur1 ? Si vous l'avez lu, je ne doute point qu'il ne vous ait attendrie jusqu'aux larmes.
(1) Élisa Mercœur mourut le 2 janvier 1835. Elle était aidée et protégée par M=e Récamier. ↩
D'aujourd'hui en huit jours je saurai ma destinée académique. Il paraît que mes chances deviennent bonnes. Toutefois, si je ne réussis pas, je serai peu désolé. Dans tous les cas, ma candidature aura eu assez de succès dans le public.
Empressez-vous, je vous prie, de m'envoyer la fin de la Ressuscitée. Tâchez d'y joindre les chants que vous vous proposez de faire ; ils doivent, en effet, sonner la couleur et la réalité.
Croyez-moi, c'est une idée très heureuse que celle de peindre une situation d'âme où tout naturellement la vie actuelle soit un exil.
Mais croyez-moi encore, il ne faut pas craindre les développements, parce que les développements seuls peuvent donner de la réalité à une telle situation d'âme.
Il faut que vous nous transportiez aux temps merveilleux des premiers siècles du christianisme.
Voici que je suis retombé dans mon quiétisme relativement à Mme Le Tissier2. J'ai plusieurs fois formé le projet d'aller la voir, mais ma soirée se trouvait toujours prise tantôt d'une façon, tantôt de l'autre.
(2) Letissier (Marie-Bénigne-Esther), auteur du Livre de la jeune femme chrétienne (1841) et de la Société parisienne (1842). ↩
Est-ce que le jeune poète ne m'enverra pas bientôt de sa poésie?
Un bon petit baiser, je vous prie, sur le front du prochain adolescent.
Tous mes souvenirs les plus empressés à M. d'Hautefeuille.
Et n'oubliez point le chef d'un clan qui commence à n'être plus un simple clan écossais.