Chapitre VI
Mme Swetchine → [Mme d'Hautefeuille], [8 juin], Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Paris.
Je commence, Madame, par vous remercier du plaisir infini que m'a fait la troisième partie de votre manuscrit, le seul que je connaisse encore. Je vous en remercie comme d'une impression douce et salutaire par l'admiration qui la pénètre, hommage sincère dont le bonheur est trop rare. J'oserais presque dire que vous vous êtes mise hors de ligne par la haute moralité de cette belle conception, par la force soutenue de son exécution et par son essor si régulier et si libre, quoique la forme de cet ouvrage appartienne à l'imagination, elle y restera constamment à sa place légitime, qui est la seconde, même pour ce qui lui appartient, et n'empêche jamais de suivre l'idée dans son développement complet, et certes, ce n'est pas que toute la partie dramatique ne soit conduite à merveille, que tous les effets n'y soient pas ménagés avec beaucoup d'art, mais ce que j'admire encore le plus, ce sont les savantes gradations par lesquelles vous faites passer cette pauvre ame, toujours belle de nature, des ténèbres de l'abîme aux clartés célestes. Rien n'est brusque dans les transitions, ni forcé, tout y est selon le sentiment humain et selon la raison divine, les mouvements de Léa sont rendus si compréhensibles, si sympathiques, qu'il semble impossible qu'elle ne soit pas ce que le passé l'avait faite, et qu'elle ne devienne pas ce que la grâce lui prépare. On saurait lui vouloir ni moins de résistances et d'obstacles créés par la passion, ni des velléités plus désintéressées, et enfin, comme triomphe, rien au delà du noble et si méritoire sacrifice qui lui fait affronter une mort d'ignominie, de préférence à celle qu'elle n'avait pas cru trop payer d'un crime. Tout cela a été senti dans les profondeurs de l'âme, et voilà pourquoi tout y suit une marche si logiquement progressive et que tout y reste dans cette parfaite mesure de la vérité dans les sentiments qui lui trace elle-même leurs limites. Il me semble, Madame, que, sous le point de vue particulier, vous vous êtes rendue inattaquable aux yeux des esprits les plus difficiles, et que les moins disposés à se laisser persuader seront frappés, dans un livre où ils ne l'attendaient pas, de cette belle, large et majestueuse exposition que vous faites des principales et plus consolantes vérités chrétiennes. S'ils suivent attentivement les mouvements de l'âme naturellement forte et élevée de Léa, les désirs, les besoins, les impulsions qui naissent de la loi même de la nature, ils ne pourront s'empêcher de reconnaître, dans un nouveau modèle, l'éternelle coïncidence des nécessités de la créature déchue avec les adorables et puissants remèdes de l'élément réparateur. Voilà, ce me semble, ce qui ressort admirablement de votre ouvrage et ce qui le place parmi les très bons livres. Ces paroles renferment nécessairement, Madame, le vœu de sa publication. C'est parce que le désir de paraître ne saurait y avoir eu aucune part, parce que ces pensées ont été méditées seulement entre Dieu et vous, que vous les devez aux autres. et que votre devoir est de leur faire profiter du succès dont elles ont été bénies. J'estime peu le vain bruit des réputations seulement littéraires, je trouve même quelquefois peu dignes ces laborieux efforts pour n'arriver qu'au plaisir de l'intelligence, mais quand on a, comme vous, l'espoir et presque la certitude de faire du bien, il me semble commandé de passer outre, qu'on soit homme ou femme, la conscience n'ayant pas de sexe. Donnez-nous donc, Madame, ce bel ouvrage, après l'avoir revu encore, épluché, limé, achevé jusque dans ses moindres détails. Vous n'avez pas encore, ce me semble, tout le savoir-faire, tout le charlatanisme peut-être de votre admirable talent ; votre vol est celui des ailes à larges envergures, et vous devez redescendre avec peine à des soucis minutieux ; pourtant, c'est un second travail qu'il faut joindre au premier, vous amoindrir peut-être un peu pour sacrifier à l'élégance, comme vous arrivez si naturellement à l'éclat du style quand il est dans la pensée à ce desiderata un peu frivole. Permettez-moi de joindre quelques observations sur un sujet grave que vous abordez avec une sorte de dogmatisme qui m'a paru trancher péniblement avec la suavité de la couleur générale. Je veux parler de la dureté stupide de la peine de mort, qualifiée de crime social, frappée d'anathèmes, abhorrée de tous les esprits religieux. Or, ces épithètes ou ces assertions me paraissent plus qu'inexactes et hasardées, puisqu'elles enveloppent dans une immense condamnation l'innombrable foule d'hommes éminents en lumières et en vertu, qui, en s'appuyant sur l'Écriture et sur l'Église, ont vu dans la peine de mort un incontestable droit exercé par la société sur elle-même sous la sanction de Dieu, et que, d'ailleurs, elles sont démenties par tant de noms célèbres, d'incontestables supériorités, soit comme génie ou comme piété, qui, de nos jours, restent encore rangés parmi ceux qui déplorent la peine de mort comme un mal nécessaire. L'hostile amertume de ces expressions est rendue excusable dans la bouche de Léa par l'épouvante de l'échafaud, le désordre des passions qui se combattent en elle, l'imprécation est pour elle un langage permis et naturel, mais dans celle de l'étrangère, de l'avocat, elles prennent un bien autre caractère de gravité, elles assument l'infaillibilité de l'axiome et partant sa responsabilité, c'est la raison générale et suprême qu'elles expriment et, spécialement, celle de l'auteur, et ne pourraient manquer d'appeler sur lui des attaques d'autant plus vives, qu'il est lui-même plus respectable, son ouvrage éminent est ici agresseur. Ce ne sont pas ici les sentiments que je combats, je conçois parfaitement qu'ils s'émeuvent contre la peine de mort, je crois même qu'on n'use que d'un légitime droit en militant pour son abolition; peu disposée pour ma part à être frappée de sa sévérité, la vie avec le remords me paraissant bien autrement cruelle, je suis particulièrement arrêtée par l'argument qui s'est présenté de bonne heure à moi, de l'irréparabilité du malheur qui clôt par le châtiment une destinée rebelle et coupable, et il me suffit, pour unir à cet égard-là mes vœux aux vôtres, mais je pense qu'il y a loin du droit qu'on peut puiser dans cette considération, à arracher d'une manière violente et hautaine, des mains de la société, un moyen de préservation qui, s'il était usurpé, ne ferait des siècles passés et peut-être encore longtemps à venir qu'une longue, ténébreuse et criminelle prévarication. Ce droit, cru possédé par les hommes, partout et toujours, donnerait à l'erreur une universalité que l'universelle conscience dénie. Dieu n'aurait point ainsi abandonné les hommes, et ici la foi vient encore éclairer la raison. Cela n'empêche point, encore une fois, que cette idée formulée comme désir, et exprimant votre conviction, ne trouve sa place dans votre ouvrage. Dans toutes les hautes questions, c'est beaucoup qu'une voix de plus et une voix comme la vôtre, et certes elle ne perdrait rien même de sa force par les adoucissements que je voudrais obtenir. Qu'il me soit permis de soumettre à votre jugement un doute sur la justesse du passage suivant : et que Dieu saura punir dans une autre vie ceux que sa douceur épargne dans celle-ci; il me semble qu'en substituant patience à douceur, le sens serait plus clair et plus exact, car la douceur qui épargne dans le temps pour punir dans l'éternité ne me paraît pas bien douce, mais elle peut être et elle est effectivement patiente, en laissant lieu au repentir, à l'amendement, ruses adorables par lesquelles Dieu veut bien tromper sa justice.
Encore un mot, Madame, qui sera une pétition en faveur de l'Italie ; l'arrêt que vous portez sur elle me paraît bien sévère, bien décourageant dans son irrévocabilité. Je passe bien condamnation avec vous sur les masses : elles n'ont jamais que le sort qu'elles méritent, mais ne les voyez-vous pas à travers les Manzoni, Pellico, Balba et tant d'autres? Une armée est bien quelque chose pour ces hommes d'élite et je ne sais pas s'il est un pays qui laisse supposer, à meilleur droit, plus de véritable mérite ignoré.
Voilà, Madame, le fond brut de toutes les pensées que votre manuscrit a excitées en moi, je vous les livre en toute franchise, en toute confiance, sans une hésitation, sans un retour sur mon audace. Vous m'avez demandé la vérité de mon impression, en sachant que vous l'auriez tout entière ; les esprits comme le vôtre sont faciles à vivre et bien commodes; d'ailleurs, quand on loue et qu'on admire de si bon cœur, je ne sais pas si l'on a des droits, mais je sais qu'on est bien heureux de se croire des devoirs.
Adieu, Madame, c'est M. d'Hautefeuille que j'aurais besoin de féliciter ; il doit jouir plus que vous-même encore de ce que vous faites, car il lui est permis d'y joindre ce que vous vous interdisez, ce noble orgueil, si réhabilité de tous points, quand on l'éprouve pour un autre. Charles veut bien que je l'embrasse et vous, Madame, que je vous offre mes bien vives et sincères amitiés.
Mon départ est fixé à lundi prochain, c'est à M. Ballanche que je remettrai votre manuscrit d'après l'avertissement qui m'en a été donné par M. Wilson ; vous me permettrez de le garder jusqu'à mon départ, sa lecture est retardée par de bien tristes préoccupations.
S. Swetchine.