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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre IV (suite)

[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 6 novembre 1835

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 3 min de lecture · p. 59–60 · chapitre 35 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

6 novembre 1835.

Vous êtes mille fois bien bonne, et mon silence vous inquiète. Hélas! Mon Dieu! C'est que vous ne tenez aucun compte de la paresse. Voilà ce qui arrive. On reçoit une lettre qui fait grand plaisir. On veut y répondre de suite. Pas du tout. Entre un importun, puis un autre, puis un autre. On renvoie au lendemain et les lendemains sont funestes parce qu'ils sont sur le chemin de l'éternité. Autre chose. Je voulais, par ma première lettre, vous dire le jour et l'heure où je commencerais à imprimer. Et encore aujourd'hui je ne saurais vous dire le jour et l'heure. Mais ce sera vers le 15 de ce mois. Vous allez croire que j'ai beaucoup travaillé pour en être là. Vous vous tromperiez prodigieusement. Mais jamais il ne m'est arrivé d'avoir fini un ouvrage lorsque je commence l'impression. Il me suffit qu'une bonne partie soit faite, et que ma pensée soit complète. Or, c'est précisément à ce point que j'en suis.

Je n'ai aucun souvenir de l'article Dieu. Il me paraîtrait que le commencement tient à la forme d'un titre de dictionnaire, et que ce commencement doit disparaître lorsque le moment sera venu de placer quelque part la notion Dieu, ce qui ne peut pas manquer d'arriver dans la Ville des Expiations. Mais je suis bien sûr que le comité de Saint-Vrain a ajouté à l'article Dieu tout ce que vraisemblablement j'y ajouterai moi-même. Voilà ce que c'est. A bon entendeur, salut. J'ai confiance en la notion nouvelle, ou à ce qu'il y a de nouveau dans la notion, et ce que vous avez l'extrême bonté de me dire me confirme dans cette confiance.

Voici un de mes axiomes : « L'homme vit de préjugés. » C'est ce qui explique comment un nom est si difficile à se former, parce qu'un nom, lorsqu'il se produit pour la première fois, lorsqu'il est sans antécédent, c'est-à-dire sans signification, ce nom ne dit rien. L'anonyme est chose bien plus aventurée encore. Alors, lorsqu'il y a bonne volonté de porter un jugement, vous pouvez presque prévoir à coup sûr que le jugement sera faux. Croyez-moi, c'est cela seul qui explique comment on a pu voir quelque ressemblance avec Mme Cottin. L'erreur me semble bien grossière pour un esprit aussi fin.

Quoi qu'il en soit, ayez l'extrême bonté de m'envoyer le manuscrit avec le jugement. Nous verrons bien.

Il ne faut point récuser les jugements de l'amitié. Ils ont plus d'éléments vrais pour se former. Ils vont du connu à l'inconnu, ce qui est une bonne condition On s'aveugle peu pour soi-même, on s'aveugle moins encore pour ses amis. Un intérêt très réel finit toujours par être très clairvoyant. Voyez donc si je m'avise de récuser vos jugements ! Je m'en garderais bien. Je ne dis pas qu'il ne puisse y avoir quelque erreur favorable, mais où en serions-nous si cette erreur même ne reposait pas sur quelque chose de vrai?

Je suis bien loin de vous déconseiller l'anonyme le plus complet, ou le pseudonyme le plus voilé; nous verrons à tourner la difficulté.

Ne songez ni à Gosselin, ni à Renduel. Il me semble que je préférerais Ladvocat, lequel est le premier pour la mise en scène. Il s'agit d'arriver à lui. Nous verrons.

Ne soyez point en peine de la santé de Mme Récamier et croyez à sa sincère affection. Vous ne pouviez pas ne pas vous convenir l'une l'autre.

M. de Kergorlay est en voyage, ainsi que Mme de Kergorlay. Vous avez sans doute de leurs nouvelles.

Il y a déjà quelque temps que je ne suis allé chez Mme Swetchine; elle est venue, un de ces jours, chez Mme Récamier. Sa santé se soutient.

La mienne est excellente. Il faut que je me hâte d'en profiter.

Continuez d'écrire, et je vous l'ai dit parce que c'est vrai, il y a progrès réel. Vous êtes, du second pas, arrivée à un style, chose rare dans tous les temps, et peu commune dans celui-ci.

Mille et mille tendres et respectueuses amitiés à tout Saint-Vrain, l'Abbaye-aux-Bois du désert. HÉBAL.

M. d'Eckstein est venu, ces jours-ci, à l'Abbaye-aux-Bois. Nous étions en tout petit comité. Le baron a été trouvé un peu et beaucoup médisant. Il ne sait pas combien on est bienveillant là.