Chapitre II
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
En 1831, Ballanche publia la Vision d'Hébal, livre qui n'est pas encore oublié aujourd'hui, peinture extraordinaire, harmonieuse et superbe, épanouissement magnifique de la pensée humaine, œuvre que Chateaubriand proclamait la plus élevée et la plus profonde de toutes celles du philosophe.
Chef d'un clan écossais, Hébal est un voyant abîmé dans l'extase comme saint Jean à Pathmos, comme Ballanche lui-même qui, durant une maladie, s'entendait gémir dans un pavillon éloigné ou qui, traversant un pont de Lyon, avait eu soudain l'intuition des choses humaines. « Pour Hébal, tous les êtres, tous les objets avaient une voix. Ce quelque chose, qu'on disait l'âme de la création, s'entretenait avec son âme. Il croyait avoir voyagé, sans l'intermédiaire de ses sens, dans les régions de l'intelligence pure. Cette solitaire exaltation de toutes les facultés physiologiques et psychologiques, qui fut l'objet de tant d'études dans les systèmes anciens et qui est si discréditée de nos jours, avait été produite en lui par l'extrême susceptibilité de son organisation douloureuse.... » Pendant un crépuscule d'été, le visionnaire embrasse d'un même regard une énorme revue des choses, une magnifique épopée idéale traduite exactement par l'auteur dans un style correct et vigoureux. On n'analyse pas semblable ouvrage qui paraît un rêve, à condition d'ajouter que ce rêve est vraiment digne d'un Vico par la portée philosophique, d'un Bossuet par la foi religieuse1. L'état d'âme du jeune Ecossais présentait tant d'analogie avec celui de l'écrivain que les amis de ce dernier ne purent plus le séparer de son modèle. Hébal c'était Ballanche et Ballanche c'était Hébal. Dans ses billets, dans ses conversations, Mme d'Hautefeuille n'employait plus que ce nom sonore et le philosophe se plia docilement à cette habitude en signant ainsi les nombreuses lettres qu'il envoyait à son admiratrice.
(1) C. Huit : La vie et les œuvres de Ballanche, Paris et Lyon, 1904. ↩
La correspondance dont je cite les principales pièces2 commence seulement au mois d'avril 1834. Lyon était alors en proie à l'insurrection. Les ouvriers, formés en société sous le nom de Mutuellistes et soutenus par les sections des Droits de l'homme, avaient pris les armes sans chefs ni plans ; pendant cinq jours, la lutte se prolongea furieuse, mais les troupes, obéissant à une action combinée, finirent par triompher. C'est au moment où ces troubles venaient d'ensanglanter sa ville natale que Ballanche écrivait :
(2) Le vicomte de Vanssay possède dans ses archives environ deux cent cinquante lettres de Ballanche à M= d'Hautefeuille. La plupart des réponses de celle-ci sont entre les mains de M. de Loménie, qui les tient de M=e Lenormant. ↩