Chapitre XIII (suite)
[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 26 novembre 45
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
26 novembre 45.
Je ne puis comprendre comment il m'est arrivé de rester si longtemps sans vous écrire, au moins quelques mots, surtout dans la triste circonstance où vous vous êtes trouvée. Vous êtes venue à Paris, et je n'ai pu vous voir. Vous étiez occupée de soins que je n'ai point partagés. Vous n'avez point su la part que je prenais à votre chagrin. M. d'Hautefeuille avait eu l'extrême bonté de se dérober, un instant, pour venir m'informer de l'événement qui vous avait amenés et de l'occupation où vous étiez de Madame votre tante, occupation qui vous absorbait tout entière. Il y a des jours où l'âme déborde de tristesse sans pouvoir demander rien à la main qui devrait écrire. Tel est le malheur d'être éloigné les uns des autres. Lorsque je vous croyais dans les soucis de la santé de Mme de la Prévalaye et de votre bon curé, il vous survient un malheur plus près de vous, qui vous tire inopinément de votre solitude, et je reste impassible en apparence. Ne le croyez pas. Il faut que je vous dise aussi une chose, c'est que j'ai une bien funeste préoccupation dont il faut que je vous fasse part. J'ai été assailli d'idées que j'avais le vif désir de réaliser, et je me sentais frappé d'une incapacité insurmontable, Ceci m'a fait passer quelques nuits blanches, mais n'a point nui à ma santé. Il m'est bien démontré maintenant que si je pouvais me remettre au travail, le travail me nuirait moins que ces insomnies vides dont j'ai pu supporter le poids sans inconvénient. Je suis donc décidé à essayer, de temps en temps, quelques veilles consacrées à des tentatives de travail. Ne vous en alarmez point, parce que je suspendrai sitôt que je m'apercevrai du moindre échec. Dans la journée, je ne suis point visité par l'inspiration; ce n'est que la nuit, et je n'en fais rien, sinon qu'elle m'empêche de dormir, et que le matin je reste tard au lit. Je crois donc que si je me mets à veiller un peu utilement, je serai moins paresseux le matin. Vous savez que, tous les soirs, nous lisons, pied pied, les Mémoires de M. de Chateaubriand. Cette lecture nous charme, et, soit dit entre nous, me fait faire un retour sur moi-même. Je crois que le volume que j'aurais à faire et qui existe déjà, dans la plus grande partie, résumerait complètement toute ma vie. Il est possible que je me trompe, mais tant que je n'aurai pas produit ce volume, je serai obsédé de cette idée. Il ne mé resterait plus que la Ville des Expiations, mais je prendrais facilement mon parti sur cette composition, quoiqu'elle remonte à 1816.
Maintenant, venons à vous.
Dès que vous pourrez vous occuper de la suite de votre travail, hâtez-vous d'en finir avec la science funeste. Faites votre Déluge, et vos Reines. Le second article de M. de Carné sur saint Louis vaut beaucoup mieux que le premier; peut-être aussi l'avais-je mal lu. Je le relirai. Je ne veux pas rester sur cette mauvaise impression.
Je crois que vous vous êtes trompée ; vous ne m'avez point écrit deux fois depuis ma lettre dont Pierre était porteur.
Je suis tout honteux ; je ne suis point retourné chez Mme de Bois-Landry ; j'en avais cependant bien pris la ferme résolution.
Donnez-moi bien vite de vos nouvelles, des nouvelles de tout ce qui vous entoure, des nouvelles de vos malades.
Mille et mille tendresses.
Hébal.