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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre IV

[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 5 sept. 1835

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 3 min de lecture · p. 56–57 · chapitre 33 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

5 sept. 1835.

Je ne sais comment cela est arrivé, mais enfin c'est ainsi. Je n'ai jamais pu pénétrer ni Saint-Martin ni Swendenborg. C'est sans doute la forme qui s'y est opposée. Il y a dans mes ouvrages une noix que Sainte-Beuve avoue ne pouvoir casser ; mais ma forme l'attire.

Toutefois, j'ai beaucoup de Swendenborg et, demain matin, je vous chercherai tout ce que j'ai de lui, et d'autres .

Savez-vous que vous avez très grand tort de ne pas croire en vous ? Soyez bien certaine que vous avez rencontré votre forme, et que c'était cela seulement qui vous manquait.

J'ai dit à Mme Récamier toute votre occupation d'elle et de sa santé. Elle va vous aimant de plus en plus. Hier, elle était mieux, mais elle a été assez souffrante tous les jours derniers. Je crois beaucoup que la saison y a été pour une bonne part.

Mme Swetchine va réellement mieux.

Mme de Kergorlay attend.

Je suis allé mercredi avec M. de Kergorlay à la Jonchère, et demain je dîne chez lui avec Gauter.

Je veux vous dire en deux mots mon impression sur les fameuses lois. Ici, ce que je sens est opposé à ce que je pense. Vous vous rappelez peut-être ce que je dis, dans le livre des Institutions sociales, de l'antagonisme des mœurs et des opinions. Eh bien, c'est la même thèse. Mon sentiment moral désire la répression de la presse ; mon opinion veut sa complète émancipation. Et je commence à croire que les lois actuelles nous amèneront non point à la solution de la question, que je crois insoluble pour longtemps, mais à la juste, précise, loyale position de la question.

Vous le voyez, déjà les défenseurs de la presse ont accepté l'accusation d'abus et de folie; d'un autre côté, les défenseurs des lois ont accepté l'abus du pouvoir, c'est-à-dire l'accusation.

Voici donc l'idée vers laquelle je crois que l'on va graviter dès à présent.

Deux parts seront faites à la presse, et l'on ne l'émancipera plus qu'à cette condition.

Elle rentrera dans sa pleine liberté, à la charge de répondre devant les tribunaux de tous les délits caractérisés et définis par les lois ; et, devant un tribunal moral, des délits non caractérisés et non définis.

Ce tribunal moral devrait être l'esprit public, mais il n'existe point encore chez nous, et il n'existera pas de longtemps.

Formons donc un grand jury national de la liberté de la presse.

Que ce jury soit indépendant, et en dehors ou au-dessus de tous les pouvoirs constitutionnels.

Et qu'il rende des arrêts sévères. mais dépourvus de toute sanction pénale.

En attendant, je suis peu en peine. Malgré les lois draconiennes, comme on les appelle, la discussion continuera sans interruption. Seulement elle sera un peu plus contenue. Pour le moment, le pays est très disposé à supporter les lois qu'on lui a faites. Il y est disposé, parce qu'il veut un temps d'arrêt, une trêve de Dieu, pour travailler à sa propre organisation. Il est las d'avoir toujours à la main la truelle et l'épée ; il voudrait bien pouvoir un peu manier à son aise la truelle toute seule. Mais il faut, dès à présent, prévoir le moment où il croira n'avoir plus besoin de cette trêve de Dieu.

En attendant encore, continuez vos distractions qui, pour vous, deviendront une œuvre réelle, portant des fruits.

On a assez travaillé à la régénératien matérielle de la société, il faut travailler à sa régénération morale. Cette tâche nous appartient, et vous êtes, dès à présent, comprise dans le nous.

Vous devez nous apparaître à la fin du mois. Dans cette espérance, je vous dis moins tristement adieu, ainsi qu'à toute l'excellente colonie.

Hébal.