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L'Enchanteur 1768—1848

Livre VIII

Livre VIII (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 4 min de lecture · p. 392–394 · chapitre 434 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous n'avons nullement la prétention de faire le récit de la révolution de Juillet. En recueillant ces souvenirs, nous ne nous sommes jamais occupé des événements politiques que dans la mesure de l'influence qu'ils ont exercée sur la vie de Mme Récamier et sur celle de ses amis.

Dominée par ses affections et méprisant l'intrigue, dépourvue d'ambition, mais animée du plus sincère amour de son pays, Mme Récamier avait un vif sentiment de la liberté. Son caractère, dont la douceur et la bonté formaient la base, ne savait pactiser avec aucune injustice. On l'a vue repousser les faveurs qui lui furent offertes par le premier empire, et bannie par ce régime dont la persécution s'étendait à tous ses amis. Le gouvernement avec lequel elle se sentit le plus en sympathie, parce qu'il garantissait à la fois la liberté du peuple, la dignité du pouvoir et l'ordre de la société, fut celui de la Restauration; cette époque fut celle où Mme Récamier vit arriver d'intimes amis au pouvoir. Eprouvée par des revers de fortune auxquels son opposition au régime impérial n'avait pas été tout à fait étrangère, elle ne profita jamais, ni pour elle-même, ni pour les siens, du crédit de ces mêmes amis, ni du souvenir de l'exil qu'elle avait subi.

On ne saurait porter plus haut qu'elle ne le fit l'indépendance et la fierté ; la liberté dont elle fut toujours jalouse, celle dont elle fit constamment usage, c'était le droit de rester fidèle à tous les vaincus, de reconnaître et de respecter la sincérité et la bonne foi dans les opinions les plus opposées à la sienne. Avec des principes arrêtés, elle sut être indulgente pour les personnes.

La chute de la branche aînée des Bourbons condamnait à la vie privée M. de Chateaubriand et la plupart des amis de Me Récamier; elle renversait l'édifice auquel ils avaient coopéré avec patriotisme et dévouement : on ne serait donc pas sincère, si l'on ne disait que la révolution de Juillet parut, à Me Récamier et à ceux qui formaient le cercle d'élite qu'on désignait par le nom l'Abbaye-au-Bois, un événement douloureux et fatal : mais on espérait encore qu'il en sortirait du bonheur et du repos pour la France.

Le bon Ballanche, si ardent dans ses rêves de perfectionnement moral, si sincère dans sa passion de voir s'opérer l'alliance de l'ancien régime et du monde nouveau, ne pouvait sans chagrin en perdre l'espérance, après y avoir travaillé dans ses divers écrits politiques.

Il s'exprimait ainsi dans une lettre de cette époque :

« Quant à moi, ma thèse est bien faite, j'ai renoncé à une de mes idées, celle qui a rempli ma vie. J'ai cru à la possibilité du progrès par la voie d'évolution, mais je vois bien à présent qu'il n'en est point ainsi dans les choses humaines, et qu'elles procèdent par voie de révolution. Ainsi les cataclysmes ne peuvent s'éviter dans le monde social, pas plus que dans le monde physique. »

La partie plus jeune de la société de l'Abbaye-au-Bois ne jugeait point la révolution au même point de vue. M. Ampère, ami de Carrel, lié avec MM. Thiers et Mignet, avait adopté sans restriction les tendances réputées alors les plus libérales ; M. Lenormant, qui avait travaillé au Globe, mais dont les opinions étaient plus exactement représentées par la Revue française, recueil qui ne fit jamais d'opposition systématique aux Bourbons, était d'ailleurs uni par une vive admiration et une affection vraie à M. Guizot. Son respect était grand pour le vieux roi et sa famille; mais il accueillait, avec tout l'entrain de la jeunesse, la perspective d'un ordre de choses où la part serait plus largement faite à liberté.

Mme Récamier, avec son impartialité ordinaire, restait l'arbitre et le lien entre ces opinions opposées.

On sait quel fut le noble langage de M. de Chateaubriand à la Chambre des Pairs ; et maintenant que nous sommes hors du mouvement, des illusions, des violences et des ambitions des partis, il faut reconnaître que lui seul avait raison. Il protesta en termes admirables pour les droits méconnus d'un enfant, et après s'être dépouillé de tous les titres, honneurs et pensions qu'il ne pouvait tenir que de la monarchie légitime, il publia sa brochure : De la Restauration et de la Monarchie élective; puis il partit pour la Suisse avec Mme de Chateaubriand.

Le duc de Laval se trouvait à Paris au moment des trois journées ; placé dans une position moins éclatante aux yeux du public que l'illustre écrivain dont il partageait les convictions, il fit son renoncement avec plus de modestie, et ne le fit pas moins complet : lui aussi il abandonna promptement Paris pour s'en aller aux Eaux d'Aix. De cette ville, il écrivait à Me Récamier :