Livre V
Livre V (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'importance des événements dont la correspondance de M. de Chateaubriand était remplie pendant les premiers mois de son ministère nous a décidé à donner ses lettres presque sans interruption.
Grâce à la résolution et à l'énergie qu'il sut imprimer à l'intervention de la France dans les affaires d'Espagne, Ferdinand était libre, la maison de Bourbon comptait une belle et vaillante armée, le prestige des succès militaires environnait la monarchie, et M. le Dauphin avait noblement pris sa part dans les fatigues et la gloire de la campagne. M. de Chateaubriand pouvait donc être fier d'un résultat auquel il avait puissamment contribué.
Mais tout en s'associant à la joie et au triomphe de son illustre ami, Me Récamier n'en sentait pas moins avec tristesse les épines que l'arrivée de M. de Chateaubriand au pouvoir avait semées dans le cercle de ses affections les plus intimes. Les visites quotidiennes de M. de Chateaubriand à l'Abbaye-au-Bois étaient bien souvent dérangées, soit par les réunions du conseil, soit par les séances des Chambres ; et le trouble n'était pas seulement dans les habitudes : l'humeur de l'éminent écrivain n'avait pas résisté à la sorte d'enivrement que le succès, le bruit, le monde amènent facilement pour des imaginations ardentes et mobiles. Son empressement n'était pas moindre, son amitié n'était point attiédie, mais Me Récamier n'y sentait plus cette nuance de respectueuse réserve qui appartient aux durables sentiments que seuls elle voulait inspirer : le souffle d'un monde frivole et adulateur avait passagèrement altéré cette pure affection. D'un autre côté, la blessure d'amour-propre de M. de Montmorency, que ses sentiments religieux ne tardèrent pas à faire disparaître, était encore toute vive dans ces premiers moments. Il mettait le soin le plus aimable et le plus tendre à ne pas exprimer son mécontentement, et s'appliquait à rendre, autant qu'il était en lui, la position de Mme Récamier moins pénible, entre son rival triomphant et lui-même; mais l'agitation était grande dans les âmes.
Au milieu de ces tristesses et de ces difficultés, la nièce de Mme Récamier, celle qu'elle traitait et aimait comme une fille, tomba gravement malade de la poitrine. Lorsque l'état aigu eut fait place a la convalescence, M. de Montmorency insista pour qu'on lui fit respirer l'air de la campagne, dans la solitude de la Vallée-aux-Loups, où presque chaque › année Mme Récamier avait été chercher un doux et trop court repos. A l'automne, les médecins ne dissimulèrent point que la rigueur d'un hiver passé à Paris pouvait être fort nuisible à une santé délicate après l'échec d'une maladie vive ; ils insistaient pour le séjour du midi. La tendresse inquiète de Me Récamier la décida à partir pour l'Italie. Elle quitta Paris le 2 novembre 1823.
Le fidèle Ballanche, avec la simplicité de son absolu dévouement, partit en même temps que Me Récamier, sans avoir même eu la pensée qu'il pût faire autrement; M. Ampère demanda la permission de se joindre à la petite caravane qui devait voyager lentement, et Mathieu de Montmorency, en prenant congé de son amie, se promettait de lui faire, au milieu du carême, une visite dans la ville sainte, que sa piété lui donnait depuis longtemps un désir très-vif de connaître, et où la présence de son cousin le duc de Laval lui offrait un attrait de plus. Ce dernier projet, comme on le verra, ne se réalisa point.
Nous allons maintenant donner, sans les interrompre, les lettres adressées à Me Récamier par M. de Chateaubriand et M. de Montmorency, dans les jours qui précédèrent et qui suivirent son départ, jusqu'au moment de son arrivée à Rome.