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L'Enchanteur 1768—1848

Chapitre III (suite)

[Ballanche] → [Mme d'Hautefeuille], 27 juillet 1835, Dieppe

Ballanche et Mme. d'Hautefeuille. Lettres inedites de Ballanche, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Mme. Récamier, Mme. Swetchine, etc · 3 min de lecture · p. 53–54 · chapitre 31 sur 204

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris H. Champion, 1912, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Dieppe, 27 juillet 1835.

Je vous écrivais avant de partir pour Dieppe, voici que je vous écris avant de partir pour Paris. Oui, en effet, je pars ce soir pour Paris, et je pars seul.

Ainsi voilà, dans quelques heures, Dieppe devenu encore un passé. Et notre pauvre vie se compose de passés qui se succèdent jusqu'à ce que la vie elle-même soit un passé.

M. de Chateaubriand nous a lu de magnifiques choses. Un chant de sa traduction de Milton, qui avance, et qui sera, vous pouvez en être certaine, une véritable conquête pour la langue française. Il nous a lu aussi des épisodes de ses Mémoires, qui sont aussi merveilleusement beaux. Cet homme devrait bien dégoûter d'écrire ceux qui n'écrivent que pour écrire. Quant à moi, je renoncerais bien vite au métier d'écrivain, si je n'étais qu'écrivain. M. de Chateaubriand est parti samedi. Et c'est par lui qu'a commencé le passé de Dieppe.

Mme Récamier prolonge son séjour. Elle reste avec Ampère et M. de Noailles. Ils iront passer quelques jours à Maintenon. Il est fort possible que j'aille aussi passer quelques jours à Maintenon. Mais je vais à Paris. J'y serai certainement jusqu'au ro août. Ainsi vous voyez qu'il est possible que votre voyage se trouve concorder avec mon séjour. Mais, dans tous les cas, si je vais à Maintenon, ce sera pour peu de jours. M. de Chateaubriand doit y venir aussi. Nous y trouverons le duc de Laval. Vous savez peut-être qu'il a eu un grand chagrin. Sans cela, il aurait fait partie de la petite colonie de Dieppe. Sa petite-fille, MIle de Mirepoix, jeune personne belle et charmante, est morte,

Nous nous sommes si bien trouvés à Dieppe, cette année, que nous parlons de fuir les chaleurs de l'été à Paris, et de revenir, l'année prochaine, chercher les brises de mer. Serait-il impossible que vous y vinssiez aussi ? Notre petite colonie en acquerrait bien du prix. Et vous vous retremperiez dans vos anciennes passions pour la mer.

Nous avons trouvé ici l'abbé Lacordaire. Nous ne nous expliquons pas bien encore cet abbé. Cela viendra peut-être. Mais nous en sommes restés à l'abbé de Lamennais, à l'abbé Gerbet1, à l'abbé Cœur2, à l'abbé de Lamennais quand même.

(1) L'abbé Gerbet, un des principaux disciples de Lamennais, dut sa notoriété à la publication de Rome chrétienne. Il devint en 1853 évêque de Perpignan. ↩

(2) L'abbé Cœur, prédicateur très en vogue à cette époque, fut évêque de Troyes en 1848. ↩

M. d'Hautefeuille a dû faire un bien triste voyage. J'espère qu'il n'y a pas danger pour cette sœur qui doit vous ramener à Paris.

Je suis aussi inquiet pour Mme de Kergorlay; cette pauvre santé me paraît bien menacée.

Nous avons vu ici M. Tourguénieff qui nous a donné des nouvelles de Mme Swetchine. C'est toujours la même chose. Et j'avoue que je suis loin d'être rassuré. Je vous donnerai de ses nouvelles, de Paris.

Pour la première fois, je n'ai rien écrit à Dieppe ; mais je n'avais pas le projet d'y rien écrire. J'y ai fait une sorte de travail qu'il fallait bien que je fisse, celui de me relire d'un bout à l'autre. C'est bien encore là un passé. Que de choses m'ont étonné ! Combien que je croyais avoir à dire et que j'ai dites! Combien d'autres que j'ai promis de dire, et dont j'ai perdu la trace! En vérité, ma frayeur augmente ; mais je crois que mon courage augmente aussi. Jusqu'à présent, je n'ai pas eu besoin de courage; maintenant, il m'en faut. Mais j'en aurai, et ma santé m'y convie. Jamais je n'ai eu une meilleure santé. C'est un secours que Dieu m'envoie.

Baisez pour moi, je vous prie, le front si pur de M. Charles. Mille tendres compliments à M. d'Hautefeuille. Des souvenirs et des encouragements à notre jeune poète. Je baise respectueusement les mains à l'auteur de la Vierge de Gaza.