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L'Enchanteur 1768—1848

Livre VI

Livre VI (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 4 min de lecture · p. 218–221 · chapitre 319 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'année 1827, signalée par une irritation toujours croissante contre le ministère, y vit mettre le comble par la mesure aussi maladroite qu'impopulaire de la dissolution de la garde nationale.

Le dévouement du duc de Doudeauville à la politique de M. de Villèle était absolu, et ce sentiment entraînait loin de sa modération accoutumée cet homme de bien, si doux et si mesuré à l'ordinaire dans son langage, lorsqu'il écrivait à Mme Récamier, le 17 mars 1826 : « Quant à votre ami, il s'est fait gazetier, et gazetier bien violent; aussi s'est-il nui dans tous les partis. » Mais cet enivrement ne devait pas durer. Dès le mois de mars 1827, lors du scandale qui se produisit aux obsèques de son cousin, le duc de Larochefoucauld-Liancourt, M. de Doudeauville avait commencé à se séparer de M. de Villèle.

Trop honnête homme pour rester dans le cabinet après l'adoption d'une mesure qu'il avait vainement combattue devant le roi, le duc de Doudeauville donna sa démission le 30 mai, le lendemain de ce licenciement, dont l'effet fut si fâcheux.

Les fautes du ministère et l'opposition de M. de Chateaubriand devaient enfin porter leur fruit, et le 5 janvier 1828, le ministère de M. de Martignac remplaçait l'administration de M. de Villèle.

Il fallait faire une place à l'homme dont le redoutable talent avait amené ce résultat. L'entrée de M. de Chateaubriand au ministère n'étant pas possible, on lui proposa le poste le plus capable de le tenter et celui où ses goûts, sa renommée, les services éminents rendus par lui à la religion, l'ap- - pelaient naturellement à défaut d'un ministère : c'était l'ambassade de France à Rome. Mais cet arrangement enlevait au duc de Laval une résidence qui lui était très-agréable, où il avait parfaitement réussi, et cette fois encore Mme Récamier se trouva placée entre les intérêts opposés et les prétentions rivales de deux de ses amis.

Il ne manqua pas de gens empressés à aigrir ce conflit; mais, comme à l'ordinaire, Mme Récamier parvint, par son influence, à apaiser les amours-propres. Le duc de Laval instruit des nouvelles combinaisons qui menaçaient de l'envoyer de Rome à Vienne, tout en regrettant vivement un séjour qui lui plaisait et où son succès n'était pas douteux , finit par acquiescer aux nécessités de la politique. Il écrivait à Me Récamier le 27 janvier 1828 :

« Un mot, un seul mot, chère toujours chère, en réplique à votre petite lettre du 3, retardée dans son voyage; mais elle est si complétement aimable envers notre amitié, si remplie de citations intéressantes que je ne puis laisser languir ma réponse. Certes, le langage que vous faites tenir à votre ami, les propres termes que vous citez, sont bien différents de ce que le public lui attribue, et des sentiments et des desseins qu'on lui suppose avec tant d'assurance et d'opiniâtreté.

« Malgré les apparences, c'est vous qui devez avoir raison ; c'est vous qui connaissez plus profondément qu'aucune autre le fond de cette pensée, et pénétrez jusque dans les replis les plus secrets de cet esprit.

Au milieu de ces difficultés, Mme Récamier fut frappée par un grand chagrin : elle perdit son père. Le duc de Laval, témoin depuis tant d'années de sa piété filiale, lui écrivait à cette occasion :

«Rome, 5 avril 1828.

« M. de Givré m'apprend à l'instant cette bien triste nouvelle qui a dû porter dans votre cœur filial une douleur profonde. Je romps le silence qui convenait, j'espère, plus à votre habitude qu'à votre amitié, pour vous offrir le bien sincère témoignage de mon intérêt. Soyez sûre, et le doute ne vous est pas permis, soyez certaine qu'il ne peut pas vous arriver un malheur qui ne soit aussi un malheur pour moi. Que vous ne répondiez pas à cette expression amicale, comme vous n'avez pas répondu l'année dernière à ma lettre d'Albano, n'importe : c'est toujours vous ; c'est toujours une amie de vingt-cinq ans, une personne pleine d'un charme dont j'ai senti la puissance et goûté les intimes sentiments pendant la meilleure partie de ma vie.

« Ma pauvre tante de Suresnes1 me donne quelquefois de vos nouvelles. Elle vous aime par un lien qui ne peut se rompre. Hortense2 aussi, avec laquelle vous aviez si peu d'affinités, vous adore. C'est votre talisman que cette manière d'attirer si puissamment et involontairement à vous.

1. La vicomtesse de Laval, mère de Mathieu de Montmorency. ↩

2. La duchesse Mathieu. ↩

« Mes amitiés à M. Ballanche, à Mme Amélie, à son mari et quelques autres que, dans votre cabinet bleu, j'ai entendus si souvent prononcer mon nom sans peine. Adieu, et tout à vous de cœur.

Adrien.

« Je donnerais bien quelque chose pour connaître votre opinion sur les personnes et les choses du temps. Les confidences vous arrivent. »

M. de Chateaubriand, nommé à l'ambassade de Rome, adressa au comte de La Ferronnays, ministre des affaires étrangères, la lettre suivante :