Livre III
Livre III (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les regrets que la mort de Mme de Staël inspira à Mathieu de Montmorency ne furent ni moins profonds ni moins durables. J'en retrouve une trace touchante dans les papiers que la duchesse Mathieu de Montmorency, après la mort de son mari et dans « le désespoir de cette perte, donna à Me Récamier.
Je reproduis ici cette note, témoignage admirable de sollicitude religieuse et de fidélité aux affections.
Note trouvée dans les papiers de m. de Montmorency
« Au Val, 14 juillet 1823, 6° anniversaire de la « mort de Mme de Staël; été où j'ai joui de toute la « liberté que me donnaient ma sortie du ministère « et le voyage de Madame.
« Elle écrivait de Suède à son amie intime qui est aussi la mienne, en parlant de moi :
« Il n'y a point d'absence pour les êtres religieux, parce qu'ils se retrouvent dans le sentiment de la prière. »
« Elle a dit à sa fille :
« Le mystère de l'existence, c'est le rapport de nos fautes avec nos peines. Je n'ai jamais eu un tort, qu'il n'ait été la cause d'un malheur. »
« Elle a écrit dans son dernier ouvrage :
« La prière est la vie de l'âme... »
« Elle a écrit dans les Dix années d'exil, en parlant de moi :
« Je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon ami, et j'ose croire aussi que dans ses prières il me répond. »
« Durant les longues insomnies de sa dernière maladie, elle répétait sans cesse l'Oraison dominicale pour se calmer ; elle avait appris à goûter l'Imitation de Jésus-Christ.
« Mme Necker a dit dans son intéressante notice: Le juge suprême évaluera tout. Il sera clément envers le génie. »
C'est auprès du lit de douleur de Mme de Staël, et bien peu de mois avant la mort de cette femme illustre, que M. de Chateaubriand rencontra Mme Récamier; mais ce ne fut qu'en 1818, au retour des eaux d'Aix-La-Chapelle, où Mme Récamier avait retrouvé le prince Auguste de Prusse, que M. de Chateaubriand commença à venir assidûment chez elle.
L'admiration enthousiaste que lui inspirait le talent de l'écrivain, le prestige d'une gloire éclatante et pure, ajoutaient à la séduction que la grâce et la distinction des manières de M. de Chateaubriand ont constamment et partout exercée : il eut bientôt conquis la première place dans le cœur, ou tout au moins dans l'imagination de Mme Récamier. Les amis plus anciens, plus dévoués, plus désintéressés, comme M. de Montmorency et M. Ballanche, ne virent pas sans ombrage l'ascendant d'une affection dont la prudente amitié de Mathieu redoutait les orages et les inégalités. M. Ballanche en vrai poëte, en homme que la Muse seule pouvait distraire ou consoler, voulait que Me Récamier entreprît un travail littéraire. Il proposa une traduction de Pétrarque, et ce travail fut commencé.
Les fragments de cette traduction, qui occupa plusieurs soirées de l'été de 1819, se trouvent dans les papiers de Me Récamier, écrits par elle-même pour la plupart et quelques-uns de la main de l'auteur de la Palingénésie sociale.
Quoiqu'il n'eût point quitté Paris, M. Ballanche écrivait à cette époque presque chaque matin à Me Récamier, chez laquelle il dînait tous les jours, et près de laquelle s'écoulaient toutes ses soirées. Je donne ici quelques-uns des billets écrits à cette date; ils feront mieux pénétrer que tout ce que je pourrais dire dans l'intimité des personnages que j'essaie de peindre.