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L'Enchanteur 1768—1848

Livre VI

Livre VI (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 6 min de lecture · p. 188–193 · chapitre 297 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Dans une lettre postérieure de quelques jours, et datée de Vendôme, M. de Montmorency ajoute :

« J'ai reçu et lu la brochure1 qui avait beaucoup de droits à mon intérêt ; le sujet en inspire beaucoup. Le talent est toujours le même, quoiqu'il me semble un peu gêné par ce genre mitoyen entre une note politique et un morceau de sentiment; ce n'est ni l'un ni l'autre. Je n'en ai pas moins trouvé pitoyables les critiques du Journal de Paris en particulier. Je n'avais pas besoin de cette lecture pour que vous fussiez contente de moi sur l'impression que m'ont faite les dernières nouvelles de la prise de Tripolitza; ne sont-elles pas bien mauvaises pour les Grecs? »

L'opposition violente, mais si remarquable dans son énergique expression, que M. de Chateaubriand faisait depuis une année au ministère Villèle, ne s'était pas ralentie. Le talent prodigieux déployé dans cette lutte, en lui donnant un éclat inouï, rendait tout accommodement impossible. Aussi, tandis que d'autres amis de M. de Chateaubriand essayaient, dans des intentions bienveillantes, de négocier un rapprochement sans y parvenir jamais, Mme Récamier, tout en regrettant que le ton pris au début de la polémique cût été si peu mesuré, ne croyait-elle aucun rapprochement personnel praticable ni même honorable.

1. Note sur la Grèce, brochure de trois feuilles, publiée à la fin de juillet. Cette brochure eut une seconde édition au mois de décembre de la même année; M. de Chateaubriand y avait ajouté un Avant-propos. ↩

L'écrit auquel M. de Montmorency vient de faire allusion était du nombre de ceux que le noble auteur du Génie du christianisme consacrait à la cause de l'émancipation des chrétiens en Orient. Qu'on les relise, et on verra si la civilisation, la liberté et la religion, ont jamais parlé un plus beau langage!

Au surplus, nous aimons à constater, dans les lettres de M. de Montmorency, que toutes les nuances du parti royaliste prirent un intérêt vif et véritable à la cause de l'émancipation de la Grèce.

Charles 1, par l'expédition de Morée, a lié, dans la reconnaissance des Grecs, le souvenir de la maison de Bourbon au glorieux souvenir de l'ère de leur indépendance.

Me Récamier avait été des premières à se passionner pour la cause grecque. Le jeune Canaris, que le comité hellénique faisait élever à Paris, passait presque tous ses jours de sortie à l'Abbaye-au-Bois. On trouvera plus loin une lettre de M. de Chateaubriand adressée de Rome à cet enfant.

Le mois de septembre s'écoula pour Mme Récamier dans cette charmante retraite de la Vallée-aux-Loups, où, depuis plusieurs années déjà, elle allait chercher du repos et de la verdure, et à cette occasion M. de Montmorency lui disait : « Je suis charmé « que la présence de l'amitié consacre de temps en a temps ce vallon. s

M. Bigot de Préameneu étant venu à mourir à la même époque, on engagea M. de Montmorency à se mettre sur les rangs pour le remplacer à l'Académie française.

L'Académie s'est de tout temps associé un certain nombre de grands seigneurs; ils apportaient dans son sein une élégance de langage, une tradition de goût, un sentiment délicat des nuances et, pour employer une expression de M. Ballanche, un parfum de la chambre des dames, qui jusqu'à présent avait été un des traits caractéristiques des belles époques de notre littérature. M. de Montmorency, un des derniers, possédait ces traditions de la bonne compagnie, sa correspondance en a donné la preuve : on eut donc raison de vaincre les scrupules de sa modestie, et l'Académie fit un bon choix en le nommant le 3 novembre 1825.

Mais si ce succès fut prisé très-haut par M. de Montmorency, il le confirmait dans la résolution d'abandonner la pension littéraire attachée au fauteuil auquel on voulait bien l'appeler, pour en faire profiter un véritable homme de lettres. Il communiqua cette pensée à Me Récamier, qui l'approuva vivement et qui promit de l'aider dans le choix de la personne à laquelle on offrirait cette pension.

Mme Récamier, si prompte et si ferme à la décision dans les circonstances importantes, aimait à consulter dans les petites. On délibéra donc à l'Abbaye-au-Bois sur l'abandon de la pension de M. de Montmorency, et chacun proposait et vantait son candidat.

Pendant les fréquents séjours que Me Récamier avait faits à Aulnay, dans la jolie vallée de M. de. Chateaubriand et de M. de Montmorency, le hasard et le voisinage l'avaient mise en relation avec un littérateur d'un esprit rare et mordant, M. Henri de Latouche. Il possédait à Aulnay une maisonnette dont un rosier couvrait la façade, qu'entouraient quelques pouces de terrain garnis de fleurs, mais qui participait à la grâce riante de ce vallon, bien dépoétisé aujourd'hui, me dit-on, et charmant alors par le silence et la solitude.

M. de Latouche, éditeur d'André Chénier, poëte lui-même, auteur de romans et de comédies, libéral ardent et, tout homme d'esprit qu'il était, imbu de vulgaires et regrettables préjugés contre des choses et des personnes respectables, avait pourtant de sérieuses et nobles qualités. Capable d'une méchanceté, il était capable aussi d'une bonne et généreuse action; il professait une très-vive admiration pour M. de Chateaubriand, et pour Mme Récamier un attachement plein de respect. M. Ballanche, malgré le contraste de sa douce et rêveuse nature avec cet esprit toujours armé en guerre, avait de l'amitié pour M. de Latouche et le voyait souvent.

En venant chez Me Récamier pendant son dernier séjour à la Vallée, M. de Latouche avait un jour apporté le volume de poésies de Me Desbordes-Valmore. Ce recueil avait charmé : le sentiment poétique si vif et si naturel, la passion vraie, l'originalité qui caractérisait ce talent nouveau, firent desirer des détails et quelques renseignements sur la personne de l'auteur. M. de Latouche, en satisfaisant à ce désir, avait parlé avec effusion de Me Desbordes, et fait un tableau frappant de la destinée précaire de cette muse, errant de ville en ville à la suite d'une troupe d'artistes dramatiques au nombre desquels était son mari. Il avait vanté la noblesse et la fière indépendance de son caractère, en un mot, il avait fortement intéressé Mme Récamier et ses amis au sort de cette femme dont le talent les avait émus. Le nom de Mme Desbordes devait se trouver un des premiers prononcés dans le petit conseil de l'Abbaye-au-Bois; il fut résolu qu'il serait désigné au choix de M. de Montmorency, et M. de Latouche parut, le négociateur indiqué pour la proposition à laquelle on voulait mettre toute la délicatesse possible. Il fut donc mandé chez Mme Récamier. La généreuse pensée de M. de Montmorency excita une vive reconnaissance, mais ne fut point acceptée.

En publiant ces souvenirs, nous nous sommes imposé la loi de ne faire usage d'aucune lettre de personnages vivants. Nous n'avons fait exception à cette règle que pour les souverains ou les personnes ayant porté la couronne.

Nous avons été bien tenté de l'enfreindre en mettant la couronne de poëte au même rang que les royautés politiques, et le public aurait beaucoup gagné à la communication des lettres de Mme Desbordes-Valmore à Mme Récamier. Mais il faut respecter la loi qu'on s'est donnée et se contenter, en faisant, selon la noble coutume des gouvernements libres, le dépôt de nos pièces diplomatiques, des lettres que M. de Latouche écrivit à cette époque, et qui eurent cette négociation pour objet.