Livre VI
Livre VI (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le vide que la mort de M. de Montmorency avait laissé dans le cœur et dans l'existence de Mme Récamier ne fut jamais rempli. Qui pouvait en effet remplacer cette affection à la fois si pure et si tendre, et ce sentiment ardent, cette passion du perfectionnement moral et du salut éternel de celle qu'il aimait ?
Dans le besoin, de s'entourer des souvenirs de l'ami qu'elle pleurait, Mme Récamier se trouva naturellement amenée à rechercher plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors la société de la duchesse Mathieu de Montmorency : celle-ci trouvait une telle douceur dans les consolations qui lui étaient ainsi prodiguées qu'elle se prit pour elle d'une véritable tendresse. Elle voulut avoir une chambre à l'Abbaye-au-Bois, où pendant un an ou deux elle venait fréquemment s'enfermer, pour prier et pour voir plus librement celle qui seule savait adoucir ce que sa douleur avait d'âpre et de concentré.
La jeunesse de Mathieu de Montmorency, nous l'avons déjà dit, avait été livrée à une passion vive, et après la naissance de sa fille Élisa, depuis la vicomtesse de La Rochefoucauld, il s'était éloigné de sa femme. La catastrophe qui fit monter son frère sur l'échafaud fut pour lui l'occasion d'un terrible réveil et d'une éclatante conversion; mais il vécut encore bien des années sans liens intimes avec la personne qui portait son nom et que sa piété et ses vertus rendaient digne de tout son respect. La mort d'Henri de Montmorency, fils unique du duc de Laval, seul héritier du grand nom dont ils étaient tous si fiers, et l'espérance qu'un nouveau rejeton pourrait faire revivre cette noble maison prête à s'éteindre, rapprochèrent, en 1819, Mathieu de Montmorency de sa femme. L'héritier vivement désiré ne lui fut pas accordé, mais Mme de Montmorency, qui si longtemps avait vécu dans l'isolement, sentit redoubler l'affection qu'elle portait à son mari ; elle eut de sa mort une douleur presque farouche, elle n'y chercha de consolations qu'en redoublant de pratiques de piété, et fixée enfin irrévocablement dans sa terre de Bonnétable, elle se livra avec ardeur à la charité et aux bonnes œuvres. C'est là qu'elle a terminé, l'année dernière, dans un âge très-avancé, sa longue et édifiante carrière ; Mme Récamier alla la visiter deux fois à Bonnétable, et Mme de Montmorency lui écrivait fréquemment.
Après la mort de son mari, trouvant que la lecture et la vue même des lettres qu'elle en avait reçues, ne faisaient qu'irriter son chagrin, elle les avait données à Me Récamier.
Nous citerons ici deux lettres prises au hasard dans la correspondance de Mme de Montmorency; elles serviront à faire apprécier la sorte de rapport qui s'était établi entre elle et la recluse del'Abbaye-au-Bois.