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L'Enchanteur 1768—1848

Livre V

Livre V (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 11 min de lecture · p. 46–56 · chapitre 230 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Me Récamier arriva pour la seconde fois à Rome dans les derniers jours de novembre; elle y tut accueillie par l'un des plus aimables et des plus fidèles amis de sa jeunesse, le duc de Laval, avec une joie si vive et si vraie qu'elle en fut profondément'touchée. La duchesse de Devonshire lui avait choisi un appartement dans le voisinage de la place d'Espagne et du Pincio, où, grâce aux soins délicats de l'amitié, Mm: Récamier et sa jeune compagne trouvèrent une exposition chaude, une distribution commode et, dans des conditions d'économie nécessaires, toute l'élégance que comporte un appartement loué meublé.

L'aspect que Rome présentait alors aux voyageurs était tout autre que celui dont Mme Récamier avait été frappée dix ans auparavant.

Pie VII n'existait plus; ce saint pontife avait rendu son âme à Dieu le 20 août 1823, et le couronnement de son successeur, Léon XII, avait eu lieu le 5 octobre, avant même que Me Récamier n'eût quitté Paris. De toutes les fêtes religieuses, de toutes les splendeurs qui se déploient à l'intronisation d'un pape, une seule cérémonie restait à accomplir et Mme Récamier y assista : c'était la prise de possession par le nouveau pontife de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Aucun spectacle au monde ne produit une impression plus vive, plus saisissante, n'émeut plus le cœur en charmant les regards, que celui d'une bénédiction pontificale donnée du haut de la loge de Saint-Pierre; et cependant, j'oserai dire, que malgré la grandeur et la magnificence de l'édifice, les belles lignes de sa double colonnade, son obélisque, ses fontaines, tout ce luxe d'une splendide architecture est effacé par le coup d'œil que présente la même cérémonie de la bénédiction papale déployant sa pompe religieuse dans le cadre de la campagne de Rome vue de la basilique de Saint-Jean ; il semble que la bénédiction donnée à la ville et au monde prenne devant ces beaux horizons sa signification véritable.

Grâce à la circonstance d'un conclave et à la proclamation d'un nouveau pape, Rome était donc en 1823 animée par un concours très-nombreux d'étrangers. Cette ville, qui en 1813, privée de son souverain, se voyait réduite à la condition de chef-lieu d'un département français, avait retrouvé, avec son indépendance, le mouvement politique et la vie que crée la présence d'une cour, même ecclésiastique. Les étrangers, pèlerins des arts ou pèlerins de la religion, abondaient dans ses murs; le corps diplomatique y donnait de brillantes fêtes.

Le duc de Laval y représentait noblement la France : bienveillant et gracieux pour les individus, il exerçait envers ses compatriotes la plus large hospitalité. L'urbanité de ses manières, la modération de son caractère étaient en parfaite harmonie avec l'esprit conciliant du gouvernement auprès duquel il était accrédité, et avec la mansuétude des princes qu'il représentait ; aussi la famille Bonaparte jouissait-elle à Rome d'une sécurité et d'un calme absolus. Elle y était nombreuse. Le cardinal Fesch, Me Lætitia, mère de Napoléon, la princesse Borghèse, Lucien Bonaparte, prince de Canino, et ses enfants, Jérôme, l'ancien roi de Westphalie, étaient fixés dans les États pontificaux et résidaient le plus habituellement à Rome.

Le duc de Lavai mit, avec une charmante et parfaite amitié sa personne, sa maison, ses gens, ses chevaux à la disposition de Mme Récamier, et chaque soir, finissait ou commençait la soirée chez elle.

La France n'était pas seulement alors représentée à Rome de la façon la plus honorable par son ambassadeur; la colonie de nos artistes comptait des noms illustres, et, ce qui vaut encore mieux, des hommes d'esprit et de nobles cœurs. Guérin était directeur de l'académie de France; Schnetz, Léopold Robert, • dans toute la force de la jeunesse et du talent, vivaient, travaillaient, s'inspiraient au sein de la ville qui sera toujours la vraie patrie des arts. C'était un emploi charmant de la matinée que de parcourir successivement les ateliers des artistes que je viens de nommer; Mme Récamier y trouvait un très-vif intérêt et l'ambassadeur de France l'accompagnait souvent dans ces courses. Guérin, Schnetz et Robert venaient d'ailleurs assidûment chez elle.

Le premier, dont la santé avait toujours été délicate, semblait déjà assez sérieusement atteint dans sa constitution : il était de petite taille, ses traits avaient de la régularité et de l'agrément, ses manières étaient réservées, son esprit fin et aimable. Absorbé par les devoirs et par les minutieux détails de l'administration de l'Académie de France, Guérin ne peignait plus guère : il se plaignait souvent de l'impossibilité où il se trouvait de reprendre ses pinceaux, et annonçait toujours la prochaine résolution de peindre; mais il est permis de douter qu'avec plus de loisir il se fut remis au travail. Le charme de la société de Guérin était extrêmement apprécié dans le salon de Me Récamier; on n'y témoignait pas moins d'empressement à Léopold Robert, quoique rien dans sa conversation ni dans sa personne ne pût faire deviner sa supériorité et la poésie de son talent.

Robert était très-timide; taciturne et gauche dans le monde, il fallait l'avoir vu souvent, l'avoir connu longtemps, avoir rassuré cette nature mélancolique et défiante d'elle-même, pour découvrir tout ce qu'il y avait de noble simplicité dans son cœur et d'élévation dans ses sentiments.

Une intimité étroite, et qui fut inaltérable, liait Robert à Victor Schnetz. Ces deux artistes présentaient entre eux un assez grand contraste de goûts, d'humeur, et n'en avaient que plus d'amitié l'un pour l'autre. Schnetz a l'esprit prompt, la repartie vive, il a toujours aimé le monde, et y porte des manières aisées, de la dignité et beaucoup d'entrain. Son pinceau; plein de vigueur et de vérité, excelle surtout à rendre les scènes populaires de la vie romaine; ses conseils et son influence furent certainement utiles au talent de Robert.

C'est aussi à Rome, et dans ce même hiver de 1823 à 1824, que Me Récamier connut M. Delécluze. Un naturel plein de verve, un bon sens mordant, une bienveillance originale, de la bonhomie sans fadeur et un tour imprévu et vif qui s'efface un peu dans ses écrits, donnent à la conversation de M. Delécluze un agrément tout particulier.

Me Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle conservait des traits d'une régularité fine et noble, des yeux magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; elle avait une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grâce et la distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme, les circonstances romanesques de sa vie, avaient laissé sur toute sa personne une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.

Depuis longtemps fixée à Rome, la duchesse de Devonshire s'était liée d'une amitié sincère avec le cardinal Consalvi qui fut le premier ministre de Pie VII pendant tout son pontificat. Cette intimité d'une grande dame anglaise et protestante avec un cardinal secrétaire d'Etat du souverain pontife n'était pas le trait le moins singulier de la vie de la duchesse. Elle voyait sans cesse le duc de Laval, qu'elle avait connu en Angleterre pendant l'émigration; Adrien et Mathieu de Montmorency la nommaient toujours la duchesse-cousine, quoiqu'elle ne leur fût unie par aucun lien de parenté. Le duc de Laval en parlant d'elle écrivait à Mme Récamier au mois de mai 1823 :

« Je m'entends avec la duchesse pour vous admirer. Elle a quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome à sa disposition; ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs, société, tout est à ses pieds. »

Cette aimable et généreuse personne menait en effet à Rome une existence princière, recevait les étrangers, et en particulier ses compatriotes, avec une affabilité parfaite, encourageait les arts, les cultivait elle-même avec goût, et s'intéressait aux lettres.

Deux monuments feront vivre le souvenir de la protection que la duchesse de Devonshire accordait aux artistes. Elle fit imprimer à ses frais, en 1816 et 1819, par les presses de De' Romanis, le texte et une traduction en vers italiens de la ve satire d'Horace (Voyage à Brindes), et la traduction de l'Enéide, d'Annibal Caro. Ces deux éditions in-folio, exécutées avec un grand luxe, sont ornées l'une et l'autre de nombreuses planches gravées au burin. La duchesse avait eu l'idée de joindre au texte antique la vue des lieux décrits par les deux poëtes latins, dans leur état actuel; elle demanda ces vues aux peintres et aux graveurs les plus habiles parmi les artistes fixés en Italie, à quelque nation qu'ils appartinssent : Camuccini, Catel, Chauvin, Boguet, Pomardi, Williams, Eastlake, Gmelin, keisermann, ont fourni chacun une ou plusieurs compositions; la duchesse elle-même figure dans ce travail pour deux dessins qui n'en déparent pas l'ensemble.

Mais la mort de Pie VII, en ruinant la fortune politique du cardinal Consalvi, venait de porter atteinte à cette noble existence.

Le pape mourut le 20 août : la veille de ce jour, c'est-à-dire le 19, le duc de Laval écrivait à Me Récamier qui n'avait point encore quitté Paris :

« Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier soupir pour expédier mon courrier.

« La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux ; il perd son maître, un ami de vingt-quatre ans, et un pouvoir du même âge. »

Le cardinal Consalvi ne survécut guère au maître à la destinée duquel la sienne avait été si fidèlement attachée. Sa santé, déjà chancelante, reçut le dernier coup à la mort de Pie VII. On lui reprochait depuis longtemps ses tendances libérales, la faveur dont les étrangers avaient joui sous son gouvernement, et jusqu'à l'amitié hautement témoignée qui le liait à une Anglaise.

Le nouveau pape, lorsqu'il n'était encore que le cardinal della Genga, s'était trouvé ouvertement en « désaccord avec le premier ministre de Pie VII. Un de ses premiers soins, en montant au trône pontifical, avait bien été de faire porter à ce représentant d'une politique qui n'était pas la sienne les assurances de la plus affectueuse bienveillance; mais il n'en était pas moins vrai que Consalvi, en perdant son vieux maître, voyait renverser le système qu'il avait fait prévaloir pendant près d'un quart de siècle, et cette réaction contre le long exercice de son pouvoir fut extrêmement dure pour lui.

Lorsque Mme Récamier arriva à Rome, à la fin de novembre, l'état du cardinal Consalvi commençait à donner de sérieuses inquiétudes ; il mourut le 24 janvier suivant, sept mois presque jour pour jour après la mort de Pie VII.

Mme Récamier ne vit donc pas le cardinal Consalvi; mais elle fut pendant six semaines la confidente des inquiétudes, des espérances, des angoisses alternatives de la duchesse de Devonshire, et personne ne pouvait s'associer plus qu'elle à ces douleurs de l'amitié. Quand enfin le cardinal eut cessé de vivre, et que, selon le cérémonial en usage à Rome pour les personnages considérables, il fut exposé sur son lit de parade, la ville entière se ruait pour contempler mort cet homme d'État si longtemps tout-puissant. Mme Récamier, uniquement préoccupée du vide qui venait de se faire dans le cœur et dans les habitudes de son amie, instruite de l'empressement avec lequel la foule se portait au palais du cardinal, non-seulement n'eut pas l'idée d'aller curieusement se mêler à ce flot des indifférents, mais elle imagina que la duchesse de Devonshire devait être très-froissée de cette curiosité sans respect pour les restes d'une personne qu'elle avait tant aimée.

M: Récamier dirigea ce jour-là sa promenade vers la villa Borghèse, bien sûre de la trouver déserte, les étrangers comme les Romains se portanttous à la chapelle ardente. La solitude était en effet complète, et Mme Récamier était descendue de voiture pour en jouir à son aise, quand elle aperçut de loin dans une allée la grande et élégante figure de la duchesse que le contraste de ses vêtements noirs avec la blancheur pâle de son teint faisait ressembler à une ombre. Son image m'est restée comme un type frappant de désespoir contenu. Les premières paroles qu'elle adressa à Mme Récamier furent pour lui demander d'aller, elle aussi, contempler le cardinal mort. Celle-ci, extrêmement surprise du désir qui lui était exprimé, voulut pourtant y condescendre, et, remontant en voiture, elle se fit conduire à l'instant même au palais de l'ancien ministre d'État. Ce palais était littéralement assiégé, et sans le valet de chambre de la duchesse, qui se trouva là par bonheur, on n'eut pu fendre la foule; mais cet homme conduisit Mme Récamier par un escalier intérieur, et l'introduisit dans la chambre où reposait la dépouille mortelle.

C'était l'heure où les chapelains qui, pendant l'exposition, étaient rangés aux deux côtés du lit de parade et devaient y prier, prenaient leur repas dans une salle voisine dont la porte était ouverte. L'entrée principale de l'appartement, par où les curieux étaient admis, avait été momentanément fermée, et on entendait derrière la porte les voix, les colloques et presque les cris d'une foule que l'attente impatientait; dans la salle des chapelains, le bruit des assiettes et des verres, et dans la chambre mortuaire, sur un lit très-élevé, le cardinal revêtu de la pourpre et dormant son dernier sommeil ; ses traits étaient, beaux et calmes, mais sévères.

• Me Récamieretsa nièce s'agenouillèrentet prièrent un moment du fond du cœur pour le mort, et surtout pour la pauvre amie que les années avaient condamnée à l'isolement, en la faisant survivre à toutes les affections de sa jeunesse, et qui perdait, en perdant le cardinal, l'appui et le charme de ses dernières années.

L'arrivée de Mme Récamier à Rome fut troublée dans les premiers temps par une grave maladie de la femme de chambre qui l'accompagnait. Dans un moment où le danger semblait s'éloigner, elle écrivait la lettre suivante :